America is back? La politique étrangère dans le discours d’Obama sur l’état de l’Union

Pour l’édition 2015 de ce discours annuel avant tout adressé au peuple américain et au Congrès, Obama a fait la part belle à l’international – un autre signe que l’économie américaine va mieux et qu’elle n’est plus l’unique préoccupation des Américains (sur le même sujet, j’ai participé hier à l’émission Culturesmonde de France Culture « Après le discours sur l’état de l’Union, America is Back ? » à réécouter ici).

Obama a donc présenté, sur le même ton conquérant et offensif que pour la politique intérieure, une défense de sa politique étrangère et de la réorientation qu’il a engagée dès le début de son premier mandat.

SOTU 2015

Commençant par son bilan, il a d’emblée évoqué la fin des guerres de Bush en Afghanistan et en Irak, affirmations d’ailleurs peut-être parmi les plus contestables de ce discours. Il reste en effet 10000 soldats américains en Afghanistan, à qui la Maison Blanche a donné en décembre dernier l’autorisation de participer à des combats si besoin ; quant à l’Irak, l’année 2014 a justement vu le retour des militaires américains dans le pays (plus de 3000 soldats américains au sol, plusieurs milliers de sorties aériennes depuis août 2014). Même accent revendicatif et même limite dans le passage sur la Russie, qui sonne avant tout comme un pied de nez à ses adversaires républicains : Obama paraît triomphant lorsqu’il évoque une « économie russe en ruines » par opposition à l’économie américaine en pleine reprise.

Mais le plus frappant sur la politique étrangère, et l’axe principal du discours sur l’international, c’est certainement ce rappel du mot d’ordre de 2009, la revendication et la défense d’un «  leadership plus intelligent » (« je crois en un leadership plus intelligent », a smarter leadership, dit Obama). C’est une référence directe au smart power, ligne directrice ou slogan de 2009, qui répondait à la profession de foi du candidat Obama en politique étrangère sur la nécessité de « renouveler le leadership américain ». En bref, une redéfinition de la puissance et du leadership américains, pour s’adapter aux nouveaux défis et menaces d’un système international en pleine mutation, évoluant vers un monde multipolaire, avec une puissance américaine amoindrie (fin de l’hyperpuissance) et contestée.

Plus précisément, Obama défend ici ce qu’il proposait et a mis en œuvre depuis 2009, à savoir une politique étrangère en rupture avec celle de son prédécesseur, s’appuyant sur une combinaison plus intelligente de soft power (le pouvoir d’attraction et d’influence, l’outil diplomatique) et de hard power (pouvoir de contrainte, militaire et économique) – selon une réflexion menée de longue date par le politologue américain Joseph Nye. Concrètement :

  • une utilisation plus mesurée, discrète et habile du pouvoir militaire (et Obama rappelle dans son discours sur l’état de l’Union que la force ne doit être utilisée « qu’en dernier ressort », ce qui est aussi le souhait du peuple américain) ;
  • l’accent sur les autres outils de la politique étrangère, en particulier la diplomatie et la politique commerciale, ainsi qu’un redéploiement des priorités régionales, en particulier le fameux pivot vers l’Asie.

Il s’agit d’utiliser l’ensemble des outils de la puissance – diplomatie, politique économique – et non seulement le tout-militaire comme sous Bush. On le voit dès le début du discours avec notamment l’accent sur le commerce, où Obama insiste sur le pouvoir de peser sur les règles du jeu mondial, autre définition de la puissance, et rôle qu’il ne faudrait surtout pas laisser à la Chine : il est question ici du traité transpacifique de libre-échange (TPP), pierre angulaire du pivot vers l’Asie (avec le rééquilibrage militaire sur le plus long terme). Il évoque également avec raison la nouvelle indépendance énergétique, inédite depuis plusieurs décennies et qui donne indéniablement aux Etats-Unis une plus grande marge de manœuvre à l’international.

Un hard power renouvelé

Obama insiste d’abord sur les leçons tirées des années 2000, prétextes à une redéfinition de l’utilisation de l’outil militaire, un « smart way of war » pourrait-on dire. La formule renvoie à l’évolution des modalités d’engagements militaires sous sa présidence : fin des déploiements massifs et définition d’un nouveau concept d’empreinte légère ou light footprint, qui repose sur le recours aux forces spéciales et aux drones (de surveillance et armés), mais aussi aux partenariats avec d’autres pays, de l’Asie à l’Afrique (comme avec la France au Sahel) en passant par la lutte actuelle en Irak et Syrie.

En somme, des interventions caractérisées par une présence militaire américaine plus discrète, y compris l’invention d’un nouveau leadership en retrait mis en œuvre en Libye, avec des alliés en première ligne et des Américains en soutien.

L’accent sur la diplomatie et le soft power

Toute la deuxième partie, et la plus importante, du discours à l’international insiste sur la diplomatie et le soft power, évoquant avant tout les dossiers prioritaires que sont l’Iran et Cuba, potentiels héritages pour Obama, qui dans un cas comme dans l’autre garantiraient sa place dans l’Histoire.

Sur Cuba, le ton est relativement conciliant, Obama s’adresse à un Congrès divisé sur la question, notamment côté républicain – puisque plusieurs élus des Etats agricoles sont intéressés par une ouverture de l’île, et que le président de la puissante commission des affaires étrangères du Sénat n’a pas pris de position tranchée sur la question. Le ton est très différent sur l’Iran, où l’opposition du Congrès est beaucoup plus frontale, y compris chez certains démocrates : Obama annonce d’ailleurs d’emblée qu’il mettra son veto à toutes nouvelles sanctions.

Obama rappelle également l’importance du rééquilibrage des priorités régionales de l’Amérique, le fameux pivot vers l’Asie Pacifique, engagé dès le début de son premier mandat mais qui supposait une mise à distance du Moyen-Orient dans les priorités américaines, quelque peu compromise par les événements, de la guerre en Syrie à l’ascension des djihadistes du groupe Etat Islamique en Irak, qui a conduit à un réengagement américain dans la région. La Syrie reste le dossier où Obama semble le plus mal à l’aise, le moins clair, et avec raison, puisque c’est là que son bilan est aussi le plus calamiteux, tandis que la situation y reste toujours aussi dramatique.

Enfin, toute la fin du discours est un retour au soft power, avec l’accent mis sur les valeurs de l’Amérique et la nécessité de montrer l’exemple, comme sur le dossier du climat. Obama rappelle ici également l’engagement américain dans la lutte contre le virus Ebola (typique du smart power avec le hard power militaire utilisé pour faire du soft).

Il faut cependant souligner que cet accent sur les valeurs, s’il rappelle avec raison ce qui fut l’une des premières mesures d’Obama en tant que président, l’interdiction de la torture, évoque aussi des dossiers plus inaboutis, voire franchement ambigus : ainsi sur les frappes de drones, dont l’encadrement revendiqué par Obama demeure largement hors de la vue du public ; ou encore sur la fermeture de la prison de Guantanamo, dossier sur lequel Obama a dû faire face à l’opposition constante du Congrès. De même, sur le cyber, dernier dossier évoqué par Obama, on est loin d’un leadership exemplaire – même si comme pour Guantanamo, d’autres pays semblent aujourd’hui vouloir s’en inspirer, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

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