De la guerre globale aux guerres secrètes

L’Amérique d’Obama n’a pas cessé d’intervenir militairement dans le monde – mais elle le fait aujourd’hui d’une manière plus discrète, loin des déploiements massifs de son prédécesseur à la Maison Blanche.

drone & hellfire

L’équipe de politique étrangère du président Obama qui arrive aux commandes en 2009 considère en effet les guerres des années 2000 en Irak et en Afghanistan comme des erreurs stratégiques majeures et sa priorité va être d’y mettre fin le plus rapidement possible. Les Américains attendent par ailleurs du président démocrate qu’il redonne la priorité aux questions intérieures, en particulier économiques.

Le retrait d’Irak, dont les modalités ont été mises au point dans les derniers mois de l’administration de George W. Bush, va donc être promptement mené à terme et achevé fin 2011.

En Afghanistan, le président Obama redéfinit le combat, de la « guerre globale contre la terreur » à une « guerre contre Al Qaeda ». Surtout, malgré une augmentation ponctuelle des effectifs américains, le retrait est annoncé d’emblée pour 2014 et les objectifs sont revus à la baisse : il ne s’agit plus de transformer le pays en démocratie à l’européenne, mais d’empêcher la constitution d’un nouveau sanctuaire terroriste. Des négociations sont ouvertes avec les Talibans, dont le poids local est trop important pour qu’ils soient ignorés par des Américains désireux de quitter le pays au plus vite et sans trop de dégâts.

Si la page de Bush est tournée, c’est donc dans cette réduction visible et rapide de la présence militaire américaine sur les deux principaux théâtres de la « guerre globale contre le terrorisme ».

Le choix des guerres de l’ombre

Mais l’administration Bush avait aussi posé les fondations d’une guerre parallèle, menée par les forces spéciales et les drones armés. Obama, qui hérite de ces nouvelles armes et d’un commandement des forces spéciales aux ressources décuplées, va y voir une alternative aux grandes opérations terrestres des années 2000. Une alternative qui repose sur une « nouvelle armée », ou du moins un nouveau complexe mêlant forces spéciales du Pentagone et drones de la CIA, définissant une nouvelle manière de faire la guerre, un « new American way of war ». Cette évolution, liée au recentrage de la lutte sur Al Qaeda, suppose un usage plus sélectif de la force et va donner lieu à une augmentation sans précédent des assassinats ciblés, qui deviennent la principale tactique de la lutte des Etats-Unis contre les terroristes où qu’ils soient.

C’est donc une appropriation de l’héritage de Bush, mais avec une « touche Obama » qui cherche à donner un autre sens et surtout une nouvelle rigueur à la politique d’assassinats ciblés : le président démocrate, juriste de formation, entend normaliser l’utilisation des drones armés en encadrant au maximum leur emploi dans un processus codifié et centralisé à la Maison Blanche (la ‘kill list’).

poste commande PREDATORToujours est-il que, dès son arrivée, Obama va fortement intensifier la campagne d’éliminations ciblées. Le think tank indépendant New America Foundation estime ainsi à 49 le nombre de frappes exécutées durant les deux mandats de Bush, et à plus de 500 celles du président Obama. Sous son commandement, les frappes sont également étendues géographiquement, du Pakistan à la péninsule arabique et à l’Afrique (Yémen, Somalie).

Vis-à-vis de l’Iran, à qui Obama a réservé l’un de ses premiers messages en tant que président, l’administration Obama hérite également d’un programme secret lancé par l’administration Bush en 2006.  Baptisé « Jeux olympiques », il repose sur le développement, en collaboration avec Israël, de capacités cyberoffensives visant à perturber les centrifugeuses et donc retarder le programme nucléaire iranien. Entamé sous commandement militaire puis transféré à la CIA, il va remplir son rôle, avant d’être mis à jour quand le virus « Stuxnet » s’échappe sur le réseau mondial. Mais c’est aussi par le biais d’une opération plus classique en Libye qu’Obama redéfinit l’American way of war : pour la première fois, les Américains participent à une intervention multilatérale sans en assurer le leadership.

Le leadership en retrait

Première guerre menée entièrement sous le commandement d’Obama, la Libye est une guerre où il est allé à contrecœur, poussé par Paris et Londres et par certains de ses conseillers. Dès lors le soutien de la Ligue arabe et la légitimation par le Conseil de sécurité sont des préalables indispensables pour un président américain réticent à lancer une nouvelle opération militaire au sol dans un pays du Moyen-Orient. Mais Obama va surtout profiter de la Libye pour promouvoir un nouveau modèle d’intervention puisque l’Amérique se retire après dix jours de combat et laisse les alliés et partenaires de l’OTAN finir le travail.

L’expression leading from behind, le leadership « par l’arrière » (ou en retrait), symbolise cette innovation. La formule propose une définition différente du leadership, qui exprime deux idées sous-jacentes : le déclin relatif de la puissance américaine, et le fait que les Etats-Unis sont « mal-aimés » dans de nombreuses parties du monde. « La défense de nos intérêts et la diffusion de nos idéaux requiert donc désormais discrétion et modestie aux côtés de notre puissance militaire », ajoute le conseiller anonyme auteur de la formule – ce qui est une bonne description de la philosophie générale de Barack Obama en politique étrangère.

L’empreinte légère

Cette obsession de l’Amérique pour une présence plus discrète a une autre motivation essentielle, le coût. Alors que les Etats-Unis font face à une dette abyssale, la volonté de réduire le déficit budgétaire et en particulier le coût des interventions extérieures dicte les choix à Washington. Elle est particulièrement manifeste au sujet de l’Afrique, préoccupation croissante après être restée longtemps absente des intérêts stratégiques américains, où les objectifs de lutte contre les groupes terroristes islamistes doivent être atteints à moindre coût.

La mission d’AFRICOM, dernier-né (2008) des commandements militaires régionaux américains, privilégie une approche par les partenariats, où les forces spéciales américaines, secondés par une flotte de drones en nombre croissant, aident les armées locales à développer leurs capacités (voir aussi deux précédents posts, ici et ici).

Ces nouvelles modalités d’intervention définissent le concept d’« empreinte légère » mis en avant par le Pentagone pour réduire à la fois les coûts et la visibilité des déploiements américains, tout en maintenant à l’abri du regard de l’opinion américaine l’implication militaire américaine, toujours conséquente dans le monde (et croissante en Afrique).

Vers la guerre préventive permanente ?

Que ce soit les drones, le cyber ou les forces spéciales, tous participent de cette nouvelle « empreinte légère » caractéristique de la philosophie Obama en politique étrangère : rendre le leadership américain plus discret et modeste, car les Américains sont désormais bien conscients des effets contre-productifs de leur présence militaire massive – sans doute la principale leçon de l’Irak. Quoi qu’il en soit, les interventions militaires n’ont pas cessé sous Obama, elles sont juste devenues moins visibles. Surtout, cette nouvelle forme d’interventionnisme américain ressemble fort non pas à la « fin d’une décennie de guerres » annoncée par Obama lors de sa seconde inauguration, mais plutôt au début d’une nouvelle ère de « guerre préventive permanente » pour reprendre la formule de Pierre Hassner.

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Ce post est une version courte d’un article que j’ai rédigé pour le dernier numéro (novembre-décembre 2013) de l’excellente revue Questions Internationales : « Etats-Unis : Les nouvelles modalités d’engagement militaire – ‘Light footprint’ et ‘leading from behind’ », numéro consacré aux Etats-Unis et intitulé « Vers une hégémonie discrète ».

Sur le même thème, j’ai également rédigé un article pour le Hors-série d’octobre 2013 « 1914-2014 : Un siècle de guerre » du journal Le Monde : « American Way of War ».

Par ailleurs j’en parle dans deux émission de radio récentes :

Sur RFI, Géopolitique le débat, par Marie-France Chatin : An I Obama II (3 novembre 2013)

Sur Radio Notre Dame, Planisphère, par Jean-Louis Thieriot : La politique étrangère et la politique de défense des USA (13 décembre 2013)

8 réflexions sur “De la guerre globale aux guerres secrètes

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  4. Cet article confirme en partie pas mal de mes hypothèses de départ sur la même question. Je trouve que les éléments abordés sont pertinents issus d’une actualité très brulante concernant la stratégie américaine. Très bon article. Vous êtes très prolifique Maya Kandel. Bonne continuation.

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