Etats-Unis, la fin de l’hyperpuissance (mise à jour)

Il m’a semblé utile de mettre à jour cet article, que j’avais publié ici en 2014 et qui continue à être l’un des plus consultés de Froggy Bottom (c’est par ailleurs un thème sur lequel on me demande souvent d’intervenir en conférence). Le constat d’ensemble et l’analyse restent les mêmes, mais la situation au Moyen-Orient a évolué rapidement, d’où la nécessité de revenir sur la stratégie anti-terroriste d’Obama ; j’ai également mis à jour quelques chiffres dans la dernière partie ; enfin, certains passages ont été allégés.

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Le terme d’hyperpuissance avait été proposé par Hubert Védrine pendant cette période très spéciale d’une Amérique superpuissance sans rival, en 1997 précisément, et utilisé jusqu’au début des années 2000. Or aujourd’hui lorsque l’on évoque les Etats-Unis c’est plutôt pour les associer au terme de déclin. En l’espace d’un peu plus d’une décennie, c’est une évolution qui pose d’emblée question et qui impose de resituer ce débat au regard de l’histoire américaine récente et de l’évolution contemporaine du système international.

Une page semble en effet se tourner sous nos yeux, celle de la Pax Americana mise en place par les Etats-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il semble bien que nous soyons en train de vivre la fin du « siècle américain » décrit par Henry Luce en 1941[1], et que le monde soit en train de basculer, voire qu’il ait déjà basculé dans un « monde post-américain » (et plus largement post-occidental), pour reprendre l’expression de Fareed Zakaria[2].

Cette idée suggère une influence amoindrie des Etats-Unis sur le monde, d’où le titre, et c’est par là sans doute qu’il faut commencer si l’on veut bien comprendre et analyser la place des Etats-Unis aujourd’hui, qui demeurent un acteur majeur de la scène internationale.

Les Etats-Unis sont-ils un empire en déclin ? La question est à la mode, mais ce débat sur le déclin américain doit être resitué historiquement : il n’est ni le premier, ni sans doute le dernier dans l’histoire des Etats-Unis depuis 1945. Il impose de s’interroger sur la place des Etats-Unis sur la scène mondiale, leur liberté d’action et leur volonté d’agir. Sous la présidence de George W. Bush, dans la continuité du moment unipolaire des Etats-Unis vainqueurs de la Guerre Froide, l’Amérique voulait remodeler le monde à son image. Aujourd’hui, elle ressemble davantage à une « puissance du statu quo », cherchant à restaurer un leadership amoindri et à défendre une position prééminente que l’ascension de nouvelles puissantes semble menacer dans les domaines les plus variés.

S’interroger sur « la fin de l’hyperpuissance américaine » impose donc de réfléchir à la redistribution en cours de la puissance autour du globe, à la manière dont cette tendance lourde affecte les Etats-Unis et sur la stratégie élaborée par Washington pour y faire face, voire à un premier bilan de cette stratégie.

Je commencerai par revenir un peu en arrière, pour montrer que l’administration Bush n’a fait qu’accélérer une évolution logique et attendue : la fin du moment unipolaire (ce que décrit finalement l’expression de Védrine d’hyperpuissance), moment entamé avec la disparition de l’Union soviétique en 1991. 1ère partie : fin du moment unipolaire.

Le président Obama en a pris acte dans sa vision de l’Amérique, et a tenté de redéfinir la politique étrangère américaine, et plus largement la stratégie de puissance des Etats-Unis pour s’adapter à l’évolution du monde. Mais aujourd’hui son bilan de politique étrangère est très critiqué. 2ème partie : Obama, une nouvelle stratégie de puissance et tentative de (premier) bilan : a-t-il affaibli les Etats-Unis sur la scène internationale ?

Enfin, la 3ème et dernière partie abordera la dimension prospective pour s’interroger sur le monde de demain : déjà post-américain, post-atlantique, asiatique ? J’en profiterai pour insister sur la résilience des Etats-Unis, mais aussi pour m’interroger sur le face-à-face annoncé avec la Chine, seul autre rival à la mesure de la puissance américaine (c’est du moins l’avis de Washington cf. le pivot).

1. La fin du « moment unipolaire »

Le déclinisme cyclique des Américains

Tous les dix à quinze ans, une vague de « déclinisme » saisit les Etats-Unis. La précédente avait eu lieu à la fin des années 1980 et reste symbolisée par le livre de l’historien Paul Kennedy sur « naissance et déclin des grandes puissances », qui allait plonger l’Amérique dans le doute pour ne pas dire la dépression[3]. Dix ans plus tard, le ministre des Affaires étrangères français Hubert Védrine qualifiait les Etats-Unis d’hyperpuissance. Mais en 1990, Washington se voyait bientôt supplanté par Tokyo : c’est l’époque où un sénateur américain pouvait déclarer : « la guerre froide est terminée, le Japon l’a gagnée »[4].

A l’époque, le sentiment de déclin était provoqué par trois observations essentielles, exposées par le politologue Samuel Huntington dans un article intitulé « The U.S. – Decline or Renewal » publié dans la revue Foreign Affairs de l’hiver… 1988/89 : déclin de la performance économique (compétitivité) ; déclin de la puissance économique (part de l’économie américaine dans le PIB mondial) ; et déclin lié à l’aventurisme et à l’augmentation vertigineuse des dépenses militaires sous la présidence Reagan. Inutile de souligner à quel point ces arguments semblent familiers : tous les propos sur le déclin américain des années 2010 les reprennent point par point, animés par la même idée d’une puissance vivant au-dessus de ses moyens, et qui finira emportée par sa propre arrogance (hubris).

Or Huntington soulignait déjà dans cet article de 1988 qu’il s’agit de la cinquième vague de déclinisme affectant l’Amérique depuis les années 1950 (Sputnik, annonce par Nixon et Kissinger de la « fin du monde bipolaire », embargo de l’OPEP en 1973 et hausse des prix du pétrole, Vietnam, Watergate, Afghanistan etc. Nous serions donc en train de vivre la sixième vague de déclinisme frappant les Etats-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme le souligne Huntington, le déclinisme a sans doute plus à voir avec la psyché américaine qu’avec la réalité.

Pour autant, le sentiment existe chez les Américains, puisqu’ils sont 71% à penser que leur pays est en déclin[5]. La récession économique est passée par là, accompagnée de quelques statistiques frappantes : la bonne santé de la Chine, dont l’économie pourrait dépasser en volume l’économie américaine d’ici une à deux décennies ; la croissance des dépenses militaires en Asie, qui pour la première fois dépasse celles de l’Europe en 2011. Autre signe révélateur du désarroi américain, une étude du Pew Research Center indique en 2012 que pour la première fois, les Américains convaincus de la supériorité de leur culture ne sont plus majoritaires[6].

Ruptures et continuités dans la politique étrangère post-guerre froide

Pour donner un peu de perspective à cette notion de moment unipolaire et d’Amérique hyperpuissance, il est nécessaire de revenir sur la période très particulière « post-guerre froide » (faute d’autre nom) ouverte par la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’URSS deux ans plus tard.

Le sentiment de déclin relatif américain à l’extérieur est lié, on l’a dit, à la fin du deuxième moment unipolaire de l’Amérique : le premier a eu lieu à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le second est né de la fin de la guerre froide[7]. Ce dernier moment unipolaire est d’autant plus exceptionnel qu’il laissait les Etats-Unis sans ennemi sur la scène internationale. Et c’est sans doute ce qui explique la caractéristique principale de la politique extérieure américaine sur cette période : un interventionnisme militaire historiquement élevé, même pour les Etats-Unis, et une utilisation de plus en plus systématique de l’outil militaire pour régler tous les problèmes internationaux[8].

Rappelons que la fin de la guerre froide a été vue par les Américains comme une victoire de leur stratégie de containment face à l’Union soviétique. La période qui s’ouvre alors va être caractérisée par la recherche d’une autre « grande stratégie » pour la nouvelle ère en train d’émerger. Ce sera d’abord le « nouvel ordre mondial » rêvé par le président George H.W. Bush (père), qui voit dans la fin de la guerre froide une opportunité pour la communauté internationale et l’ONU, sous leadership américain et libérée du carcan paralysant de la bipolarité. En réalité, et malgré une tentative de mise en œuvre au moment de la première guerre du Golfe, 1991 va ouvrir une période de flou sur la stratégie à adopter en l’absence de l’ennemi communiste, mais aussi, vu l’ampleur des moyens de la puissance américaine, sur la définition plus ou moins large des intérêts des Etats-Unis, pour guider le choix des interventions américaines dans le monde.

L’élection du démocrate Bill Clinton en 1992 ouvre à Washington la décennie des « faucons de gauche », ou interventionnistes « humanitaires ». C’est l’époque de l’Amérique « nation indispensable ». Bosnie, Haïti, Kosovo, en seront les jalons les plus marquants, symboles d’une Amérique qui semble parfois embarrassée de sa propre puissance et lui cherche une utilisation.

Avec les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis retrouvent des repères, ou plutôt un nouvel ennemi, le terrorisme d’Al Qaïda. Les néoconservateurs de l’entourage du président américain George W. Bush en profitent pour imposer leur lecture et leur agenda à la faveur du choc créé par les attentats : de là est née la « révolution Bush en politique étrangère », pour reprendre l’expression de Ivo Daalder et James Lindsay[9], définie par la guerre unilatérale américaine déclarée « à la terreur », et précisée par cette admonestation de Bush au reste du monde : « vous êtes avec nous ou contre nous ». La nouvelle doctrine signe également le retour à une vision bipolaire du monde, matinée d’un messianisme (le « grand dessein » des néoconservateurs de démocratisation du Moyen-Orient) particulièrement agressif (la guerre préventive de la National Security Strategy de 2002). Concrètement, le 11 septembre 2001 va provoquer un déferlement de puissance militaire américaine unilatérale sur le monde.

Aujourd’hui les Etats-Unis semblent parvenus aux limites de cet interventionnisme tout azimut, limites symbolisées par les difficultés des guerres en Irak, puis en Afghanistan. Ces difficultés ont contribué à accélérer la fin du moment unipolaire, par leur coût en hommes et en trésor. Ce dernier point est essentiel car il explique en partie la seconde dimension du déclin relatif américain, dimension intérieure liée à la santé du modèle américain et de son économie. C’est la combinaison de ces chocs à l’extérieur et à l’intérieur des Etats-Unis qui explique la volonté de Barack Obama de tourner la page des années Bush pour revenir à une définition plus modeste de l’action américaine dans le monde. Obama introduit donc une réflexion sur le smart power ou puissance intelligente, notion qui se veut une réflexion sur ce que doit être la stratégie de puissance des Etats-Unis dans le monde contemporain : elle se veut une rupture avec Bush mais s’inscrit aussi dans une analyse des relations internationales qui prend acte du déplacement du centre de gravité du monde vers l’Asie, et des conséquences de la décennie 2000 avec la fin de l’hyperpuissance américaine et l’évolution du système international vers un monde multipolaire.

2. Obama, une nouvelle stratégie de puissance américaine ? et quel bilan ?

La notion de puissance et son évolution

La notion de puissance occupe une place centrale dans l’analyse des relations internationales, aussi bien sur le plan théorique que politique. C’est l’une des notions clés autour desquelles s’articulent la lecture et l’analyse des évolutions du système international. Mais ses définitions ont évolué dans le temps en se diversifiant selon les points de vue et en se complexifiant avec l’évolution du système international.

Les définitions de la notion de puissance sont nombreuses, mais se rejoignent généralement autour d’un noyau de définition commun que l’on pourrait résumer par « la capacité des acteurs internationaux », avec deux grandes catégories : la puissance comme capacité d’action et marge de manœuvre, et la puissance comme capacité à structurer l’environnement international.

OR Le système international est multidimensionnel aujourd’hui : Le politologue américain Joseph Nye expliquait en 2009[10] : « la politique internationale aujourd’hui ressemble a un jeu d’échecs en trois dimensions. Au sommet se trouve la dimension militaire, et sa répartition mondiale est encore unipolaire (suprématie américaine) ; au milieu, les relations économiques interétatiques : il s’agit d’une monde multipolaire, et c’est le cas depuis presque deux décennies ; en bas, le monde des acteurs transnationaux et des grandes questions transnationales, du changement climatique aux trafics en tous genres et au terrorisme : là le puissance est distribuée de manière diffuse et les acteurs non-étatiques règnent le plus souvent ».

Et donc la puissance est nécessairement aussi multidimensionnelle : Tout le problème dans chaque cas est celui des rapports entre ses différentes dimensions : s’additionnent-elles ? Ont-elles un effet multiplicateur ? Ou, au contraire, peuvent-elles se nuire entre elles, voire entrer en contradiction ? Ces interrogations sont au cœur de la réflexion introduite par Obama avec la notion de smart power.

Qu’est-ce que le Smart power ? Rééquilibrage des outils et dimensions de la puissance

Renouveler le leadership américain, la stratégie de puissance américaine, c’était la vision du candidat Obama en 2007 telle que décrite dans sa profession de foi publiée comme il se doit dans le magazine Foreign Affairs. L’idée directrice étant de s’adapter aux crises du 21e siècle, aux nouvelles menaces et aux défis d’un « monde multipolaire »[11].

La réponse est donc dans le smart power, concept qui va d’abord caractériser l’administration Obama, et est défendu dès sa prise de fonction par Hillary Clinton : idée d’une nouvelle et plus habile ou intelligente combinaison du hard et du soft power, qui doit assurer à l’Amérique la restauration et le maintien de son leadership.

Concrètement, cette adaptation va se décliner à travers une révision et un rééquilibrage des différents outils de la puissance – militaires, diplomatiques, économiques, mais aussi commerciaux ou énergétiques ;

  • révision des outils et emploi de la force :

D’emblée le président Obama redéfinit le combat de la « guerre globale contre la terreur » à une « guerre contre Al Qaeda ». Si la page de Bush est tournée, c’est donc dans cette réduction visible et rapide de la présence militaire américaine sur les deux principaux théâtres de la « guerre globale contre le terrorisme ». Mais l’administration Bush avait aussi posé les fondations d’une guerre parallèle, menée par les forces spéciales et les drones armés. Obama, qui hérite de ces nouvelles armes et d’un commandement des forces spéciales aux ressources décuplées, va y voir une alternative aux grandes opérations terrestres des années 2000. Cette évolution met en avant un usage plus sélectif de la force et va donner lieu à une augmentation sans précédent des assassinats ciblés, qui deviennent la principale tactique de la lutte des Etats-Unis contre les terroristes où qu’ils soient et dont l’utilisation est étendue géographiquement.

  • nouvelles relations avec le reste du monde càd transformer les relations avec les différentes régions du monde :

Le président démocrate a surtout cherché à transformer la relation des Etats-Unis avec le reste du monde (le fameux pivot vers l’Asie), et tout particulièrement avec le Moyen-Orient, l’Europe et l’Asie. Il s’agit d’adapter la posture et l’engagement international américain à un monde en pleine recomposition, en transition, vers ce que le journaliste Fareed Zakaria a appelé le monde post-américain. L’Asie étant l’avenir, Obama a voulu mettre à distance le Moyen-Orient et l’Europe, qui ont eu une fâcheuse tendance à le refuser, j’y reviendrai.

  • accent sur politique économique et énergétique :

Les Etats-Unis (à nouveau) puissance énergétique : Ce que l’on appelle communément la « révolution du schiste » a fait des Etats-Unis la zone de production de gaz naturel et de pétrole à la croissance la plus rapide du monde. Cette révolution issue des avancées technologiques dans les techniques d’extraction onshore et offshore a permis d’accéder à d’immenses réserves d’hydrocarbures « non-conventionnels » (gaz de schiste, gaz de houille, huile de schiste, schistes bitumineux…) et représente une nouvelle manne économique pour le pays, avec des impacts géopolitiques également. Même si cette révolution ne change pas l’importance de la région du Golfe par exemple dans la géopolitique mondiale et donc pour les Etats-Unis, cela change leur position de force relative. Cela explique aussi que Washington demande désormais aux principaux intéressés ET à d’autres grands pays importateurs de pétrole de prendre plus de responsabilités dans la sécurité régionale. Au-delà, le retour de l’Amérique comme puissance énergétique a également un impact psychologique dans le pays en termes de confiance retrouvée, de moindre vulnérabilité (que l’Europe vis-à-vis de la Russie par exemple).

La présidence Obama a-t-elle affaibli les Etats-Unis sur la scène internationale ?

A écouter la conversation médiatique dominante (fortement influencée par les médias américains), la réponse semble être un oui évident. Mais il faut bien souligner qu’il est compliqué de répondre à cette question aujourd’hui, car l’exercice demande de la perspective et le bilan Obama ne pourra être évalué réellement que sur le long terme. A ce propos, on compare souvent Obama à Nixon, mais le climat actuel évoque aussi la fin de la présidence Carter en 1979, autre président démocrate accusé de faiblesse face à la « puissance russe » symbolisée alors par l’invasion de l’Afghanistan, Carter qui parvenait pourtant la même année au succès diplomatique des accords de Camp David entre l’Egypte et Israël.

La difficulté vient de ce que l’on pourrait appeler le « paradoxe Obama » en politique étrangère : élu pour tourner la page des guerres de Bush et ne pas engager le pays dans de nouvelles guerres, il en a obtenu peu de reconnaissance, illustrant bien le paradoxe de la prévention : il est toujours difficile d’obtenir du crédit pour ne pas avoir fait quelque chose, en l’occurrence impliqué les Etats-Unis dans de nouvelles guerres en Syrie, Iran ou Ukraine, par exemple, comme l’auraient fait certains des candidats républicains à la présidentielle s’il faut croire leurs déclarations actuelles (ce qui n’est pas certain). Mais c’est bien la base de l’approche Obama en politique étrangère, comme il le déclarait encore lors de son discours à l’académie militaire de West Point en 2014 : depuis 1945, les plus grandes erreurs des Etats-Unis sont le résultat non de leur retenue (restraint) mais de leur aventurisme militaire.

Au-delà, nombre de critiques actuelles illustrent le refus d’une partie des Américains et de l’establishment de politique étrangère à Washington (bien au-delà des seuls républicains même s’ils sont les plus virulents) d’accepter que leur pays n’est plus aussi puissant que par le passé et qu’il y a donc des limites à la puissance et à l’action américaines, limites qu’Obama a intégrées dans son analyse et exposées dans ses grands discours (hors des Etats-Unis, les critiques du même ordre sont plus ambigües, car venant parfois des mêmes qui dénonçaient l’hyperpuissance américaine, qu’elles semblent aujourd’hui regretter).

En forme de bilan, forcément provisoire, de cette stratégie ou approche Obama en politique étrangère, que peut-on dire ? Sachant que cette interrogation sur la puissance pose la question à la fois de la capacité d’action immédiate des Etats-Unis, exercice à court terme consistant à faire face au mieux aux crises actuelles, et de leur capacité à plus long terme à structurer l’environnement international, ou à garantir la pérennité de l’architecture actuelle. Dans le premier cas, on pense au Moyen-Orient, à la relation avec l’Iran ou la Russie ; dans le second cas, la question concerne en particulier la relation avec la Chine.

Le retour sous Obama à une forme de réalisme en politique étrangère après les excès idéologiques de l’administration Bush a permis une approche plus nuancée des problèmes actuels, et en particulier un dialogue renoué, n’excluant pas la fermeté, essentiel dans un monde caractérisé par des conflits plus complexes et des relations plus fluides entre des pays qui peuvent être tour à tour adversaires sur certains dossiers et partenaires sur d’autres (Russie, Iran, Chine…). Mais Obama s’est également heurté aux limites de la diplomatie, et à ses propres limites : il a été dans un sens victime de ses qualités : excellent analyste, il a parfois peiné à agir (trop « savant », pas assez « politique », pour reprendre Max Weber).

La reprise de relations avec l’Iran et Cuba resteront des succès historiques pour l’administration Obama, avec des conséquences importantes pour le Moyen-Orient et les Amériques.

Au Moyen-Orient, la diplomatie est indispensable notamment face à la plus grande force déstabilisatrice aujourd’hui dans la zone, l’Etat Islamique, menace qui réunit à la fois les Etats-Unis et l’Iran, mais aussi de plus en plus l’Arabie Saoudite, les pays du Golfe et les pays européens. Seul le dialogue et la discussion peuvent permettre la mise en place de solutions non militaires (la réponse seulement militaire ayant montré ses limites) au défi posé par l’EI. A contrario, l’ascension de l’EI met en lumière ce qui constitue sans doute le plus grand échec d’Obama, après avoir semblé être son plus grand succès au moment de sa réélection en 2012, la politique anti-terroriste. Que ce soit en Afghanistan, en Irak ou encore au Yémen, pourtant présenté comme un succès et un modèle jusqu’en 2014, la stratégie a pour l’instant échoué spectaculairement, y compris à affaiblir Al-Qaïda. En Libye, bien qu’Obama ait pris soin de mener un « leadership en retrait », il a reproduit, avec ses partenaires européens, les erreurs de l’invasion irakienne en refusant d’envisager l’après-Kadhafi.

En Europe, Obama a péché par un excès d’optimisme qui s’explique peut-être par sa méconnaissance du continent européen, où il n’avait pas d’expérience personnelle contrairement à quasiment tous ses prédécesseurs à la présidence des Etats-Unis. Considérer la sécurité du continent européen comme acquise était clairement une erreur, de même que croire que Poutine allait accepter de cantonner la Russie au rang de puissance régionale gérable qu’Obama lui avait attribué. Pour autant, l’intervention russe en Ukraine ne peut être réduite à une réaction à la « faiblesse » d’Obama : les Européens ont une responsabilité essentielle – Obama leur avait délégué le cas ukrainien au départ ; et la situation interne russe ainsi que la situation politique en Ukraine ont été les premiers déterminants de l’action de Moscou.

L’Asie a été dès le premier mandat la priorité affichée de l’administration Obama, le « pivot » constituant la première priorité de la politique étrangère, justifiant le désengagement relatif américain du Moyen-Orient et d’Europe, une réorientation envisagée sur le long terme, notamment pour le Pentagone. Car dans l’esprit du président américain, la Chine est le seul adversaire à la mesure des Etats-Unis, n’en déplaise à Poutine (et cela lui a clairement déplu), même s’il s’agit là d’une perspective à plus long terme. Obama a su à la fois approfondir les liens avec les alliés américains en Asie du Nord-Est comme du Sud-Est (Vietnam, Philippines, Japon), et faire preuve de fermeté face à Pékin en mer de Chine méridionale comme orientale (on se souvient de l’épisode de l’ADIZ en mer de Chine orientale fin 2013, où le Pentagone avait immédiatement envoyer deux bombardiers survoler la zone pour bien montrer que Washington ne se sentait pas concerné par la nouvelle mesure chinoise). Avec l’arrivée du président Xi Jinping aux commandes, la Chine revendique désormais son statut de grande puissance et semble beaucoup moins réticente à l’idée d’un directoire américano-chinois sur le monde, qui a déjà porté ses fruits dans le domaine du climat. Pour autant, la domination américaine dans le Pacifique est sans doute comptée et la compétition entre les deux géants est appelée à s’accentuer, même si leur affrontement direct reste pour l’instant limité aux domaines du cyber et du spatial.

Enfin, Obama a également mis l’accent sur une politique commerciale, encore inaboutie, au service des intérêts stratégiques, avec en particulier les deux projets de méga-accords de libre-échange transpacifique (TPP) et transatlantique (TTIP), qui veulent mettre les Etats-Unis au cœur des deux plus vastes zones d’échanges commerciaux. Le paradoxe de ces accords régionaux est qu’ils constituent pour les Etats-Unis un retrait par rapport à la logique de gouvernance mondiale qu’ils avaient promue depuis 1945 – là encore, résultant du constat d’une puissance en déclin relatif face à l’ascension de nouveaux acteurs économiques. Il n’est de toute façon pas certain que ces accords se concrétisent.

En résumé, on peut faire le constat d’un mouvement cyclique de désengagement américain, en partie attendu car traditionnel dans la politique étrangère américaine depuis 70 ans (après la surexpansion, un certain retrait, jusqu’au cycle suivant). Ce désengagement ponctuel, sous fond de tendance lourde à une baisse relative de la puissance américaine, a aggravé la conflictualité de certaines régions (Moyen-Orient, Europe) et créé un certain vide que d’autres pays se sont empressés de remplir, à commencer par la Russie. Peut-on dire pour autant que l’intervention russe en Syrie par exemple affaiblisse les Etats-Unis ? Cela reste à prouver sur le long terme. De la même manière, l’annexion de la Crimée et l’invasion russe en Ukraine ont plutôt renforcé l’attrait de l’OTAN et la demande de présence américaine au moins dans une partie de l’Europe. Sur le long terme, on peut légitimement se demander si la présidence Poutine aura affaibli ou renforcé la Russie.

Avant d’aborder la troisième et dernière partie, je voudrais revenir plus en détail sur la politique américaine au Moyen-Orient et évoquer l’Afrique.

La politique américaine au Moyen-Orient

L’influence et l’engagement des Etats-Unis au Moyen-Orient sont certainement historiquement faible, peut-être au point le plus bas depuis 1945. C’est une conséquence des choix stratégiques d’Obama, résultant à la fois de la priorité à l’Asie et de l’analyse (on pourrait dire du traumatisme) de la guerre d’Irak (un traumatisme qui s’explique puisque la guerre a coûté aux US 1600 milliards de dollars et fait 6900 morts militaires américains).

Obama a donc tenté de désengager les Etats-Unis de la région, de « mettre à distance » le Moyen-Orient selon les propres termes de la revue stratégique de son Conseil national de Sécurité, qui avait été exposée par Susan Rice en 2013. Cette notion impliquait aussi que Washington acceptait un plus haut degré de volatilité et de conflictualité dans la région, et un moindre contrôle sur ses partenaires et sur les événements en général. Il est indéniable aujourd’hui que ce désengagement américain a créé un vide qui a été comblé notamment par l’Iran et la Russie mais aussi par le groupe Etat Islamique, et par l’Arabie Saoudite et les émirats (Yémen).

Pour autant il faut quand même rappeler que la présence militaire US dans la région reste très forte (45 000 hommes pour l’ensemble du Moyen-Orient, dont 35 000 hommes dans le Golfe, 40 navires de guerre, les équipements les plus récents) et des liens qui restent étroits avec plusieurs services de renseignement dans la région, du Maroc à Israël. Donc parler de retrait est excessif.

Mais il est clair qu’il y a un manque de confiance vis-à-vis d’Obama, lié notamment au sentiment que les Etats-Unis peuvent à tout moment lâcher leurs alliés (c’est le trauma Mubarak en Egypte) et que ce président américain ne veut pas prendre de risques (trauma Syrie ligne rouge de l’été 2013).

En réalité, il faut rappeler encore une fois que Obama a été élu pour mettre fin aux guerres de Bush d’où le retrait précipité (très critiqué aujourd’hui) d’Irak fin 2011 – retrait dont les conditions avaient été négociées par Bush, rappelons-le. Depuis 2014 Obama a certes réinvesti militairement les Etats-Unis dans plusieurs zones de conflits de la région, mais de manière volontairement limitée : pour aider les Kurdes d’Irak, alliés des Américains depuis 1991 (empêcher la chute d’Erbil en août 2014), puis en réaction aux décapitations des journalistes américains (en septembre 2014), enfin tout récemment pour réagir aux opérations russes (50 forces spéciales en Syrie). Mais il est toujours resté fidèle à sa ligne directrice càd une intervention américaine en coalition, sans troupes américaines combattantes au sol (ou en tout cas pas trop, le maître-mot étant « discrétion »), sans leadership trop apparent (les mauvaises langues diraient sans leadership tout court) ; et en privilégiant une approche par procuration, avec donc surtout les Kurdes (d’Irak et Syrie), et quelques rebelles syriens (plutôt entraînés par la CIA car le programme du Pentagone n’a pas eu les résultats escomptés, c’est le moins qu’on puisse dire).

Cette stratégie Obama est très critiquée, aux Etats-Unis, au Moyen-Orient mais aussi ailleurs (en France), pour autant il faut reconnaître que le président américain n’a pas dévié de sa ligne malgré la férocité des critiques. Le principal problème est venu du décalage entre ses paroles (le discours du Caire, les propos sur la ligne rouge en Syrie) et les actes. Mais il a tenu sa stratégie de désinvestissement américain de la région envers et contre tous. Cette approche résulte de sa conviction forte qu’il n’y a pas de solution purement militaire face à l’Etat islamique par exemple, conviction qui, il faut le souligner, est partagée par les spécialistes de la zone et du jihadisme : l’EI prospère sur le champ de ruine d’Etats faillis, Syrie, Irak, ce qui représente une menace pour toute la zone où le risque est grand de voir les déçus des printemps arabes se tourner vers l’EI. Ce n’est pas un hasard si le groupe propose un projet étatique justement. C’est donc là qu’il faut le combattre.

Je rappellerai d’ailleurs que les analyses (intelligentes) du succès du surge américain en Irak en 2007 démontrent que ce n’est pas seulement l’augmentation des soldats américains sur place qui a fait la différence, mais surtout leur alliance avec les tribus sunnites irakiennes (mouvement du réveil) qui ont collaboré avec les Américains contre les jihadites étrangers. Succès qui fut annihilé ensuite en raison notamment de la politique anti-sunnite désastreuse de Maliki, désastre accentué par le départ des Américains (qui par leur seule présence avaient freiné Bagdad jusque-là).

A priori il n’y a pas de raison qu’Obama dévie de sa ligne de conduite d’autant que le retrait total d’Afghanistan est désormais remis en cause, au vu de l’évolution de l’Irak et de la dégradation de la situation en Afghanistan également, avec une présence avérée de l’EI. Cela dit, tout dépend de l’évolution des événements – il est certain qu’un nouvel attentat spectaculaire sur le sol américain pourrait conduire à un réengagement plus marqué des Etats-Unis.

Washington et l’Afrique

L’Afrique ne figure pas au premier rang des priorités stratégiques des Etats-Unis mais son importance a été revue à la hausse par Washington comme théâtre de la lutte anti-terroriste. En témoigne la visibilité accrue des références à des régions et pays africains dans plusieurs discours récents du président Obama sur la politique étrangère, en mai 2014 à Westpoint, ou encore en septembre 2014 vis-à-vis de l’Etat Islamique, où Obama citait en référence la stratégie mise en œuvre depuis plusieurs années en Somalie et au Yémen. Il y a bien une montée en puissance de la présence de l’Afrique dans les intérêts américains liée à une évaluation en hausse de la menace terroriste venue du continent. Par ailleurs, le continent africain constitue le laboratoire de la nouvelle approche dite d’empreinte légère (light footprint) et de leadership en retrait définie dans le document stratégique du Pentagone de janvier 2012 par « des approches innovantes et à faible coût ». Elles reposent en particulier sur l’usage des drones, des forces spéciales et autres modalités discrètes d’intervention, l’importance de la surveillance, enfin l’appui sur les partenariats – toutes choses symptomatiques d’une approche ou même « doctrine » Obama que j’ai déjà évoquée.

D’autre part l’Afrique nous intéresse car elle est aussi le terrain d’une collaboration franco-américaine resserrée et inédite dans la région sahélo-saharienne. À cet égard, 2014 a été une année de transition pour un partenariat renouvelé depuis le début de la décennie 2010, confirmé par de nouvelles sommes allouées par Washington (10 millions de dollars supplémentaires en août 2014) et une présence américaine aux côtés des Français dans plusieurs installations et bases militaires de la zone. La revue du centre contre-terroriste de l’Académie militaire de Westpoint publiait d’ailleurs début 2014 un numéro spécial sur l’avenir des opérations contre-terroristes américaines en Afrique, qui présentait notamment l’opération Serval menée par la France au Mali en 2013 comme une « matrice pour les futurs engagements dans la région dans le cadre du contre-terrorisme ».

L’opération Serval a fait beaucoup : elle a impressionné les Américains, qui à leur tour ont joué un rôle essentiel de soutien à l’opération française. Les intérêts américains au Sahel proprement dit sont marginaux pour l’instant, mais la région requiert davantage d’attention car elle est au cœur de l’arc d’instabilité qui va de Mauritanie au Nigeria et à la Corne de l’Afrique. Et des partenaires proches des États-Unis, notamment la France et le Maroc (le Nigeria également), y ont des intérêts stratégiques et réclament un soutien américain. D’où cette idée que le scénario malien est une matrice utile pour répondre à de futurs défis jihadistes en Afrique de l’Ouest ou ailleurs – scénario qui ne fait que reprendre l’idée de leadership en retrait d’abord présenté par Obama au moment de l’intervention libyenne de 2011.

Plus globalement, on constate la montée des pays africains dans le top 10 des pays bénéficiaires de l’aide américaine depuis quelques années, notamment le Nigeria, qui passe devant l’Irak dans la requête 2014, ainsi que le Kenya et la Tanzanie. Cette évolution est tout particulièrement flagrante si l’on considère uniquement l’assistance militaire, avec le Soudan, l’Éthiopie, l’Afrique du Sud figurant parmi les grands bénéficiaires, mais aussi la Somalie, la Mauritanie et le Tchad (dans ces derniers cas, les chiffres absolus sont beaucoup moins élevés, mais il faut rapporter à la taille des pays). De même, pour les programmes d’entraînement et formation, il faut garder en tête la taille des pays et de leurs forces armées : il faut alors ajouter parmi les bénéficiaires importants le Burundi, l’Ouganda, le Ghana et la Sierra Leone.

Cette évolution n’est pas sans risques. Les Etats-Unis sont en effet en train de nouer des partenariats de plus en plus étroitement (et essentiellement) sécuritaires avec la plupart des pays d’Afrique. Le risque est de se trouver entraînés du soutien sécuritaire au soutien politique, et loin des objectifs affichés en termes de défense des libertés politiques et religieuses et de promotion des institutions démocratiques, au vu de l’évolution de la situation dans plusieurs pays du continent. Et de refaire les mêmes erreurs qu’au Moyen-Orient par exemple (soutenir des dictateurs pour contrer un danger terroriste plus ou moins aigu), avec des conséquences qui peuvent être dramatiques voire contre-productives sur le long terme.

3. Le monde de demain : post-américain, post-occidental, chinois ?

La résilience des Etats-Unis

Les évolutions internationales et les problèmes économiques intérieurs ne doivent pas cacher les atouts américains persistants, ni faire oublier la capacité de la société américaine à absorber les chocs et à se rétablir, sa « résilience », dont les Etats-Unis ont maintes fois fait preuve à travers leur histoire.

L’Amérique dispose toujours d’atouts de taille : la puissance économique américaine en premier lieu, puisque la part des Etats-Unis dans l’économie mondiale demeure plus ou moins constante à 20-22% du PIB mondial depuis trois décennies – en dépit de l’augmentation rapide et constante de la part chinoise (le PIB en parité pouvoir d’achat donne des chiffres un peu différents – part US 17% – et avec cette mesure la Chine a dépassé les Etats-Unis pour la première fois en 2014). Le potentiel d’innovation de l’Amérique est toujours là, avec un système d’enseignement supérieur qui reste attractif pour les étudiants du monde entier. La révolution énergétique des dernières années a par ailleurs replacé le pays parmi les premiers producteurs mondiaux de gaz et de pétrole. Autres atouts, une pyramide des âges favorable et une immigration de qualité, sans parler de la géographie avec une position centrale et « insulaire » entre deux océans[12].

Enfin, la puissance militaire américaine, relative au reste du monde, demeure l’un des atouts-maîtres des Etats-Unis. Par le montant global des dépenses d’abord, et il faut rappeler ici que le budget militaire américain a presque doublé pendant la décennie 2000 (après les attentats du 11 septembre 2001). Par conséquent, même si le budget du Pentagone a entamé l’un de ses cycles décennaux de décroissance (mais déjà remis en cause par le dernier accord budgétaire d’octobre 2015 entre la Maison Blanche et le Congrès), la baisse, de l’ordre de 20% reste d’un ordre de grandeur comparable aux précédentes fins de guerres américaines (Vietnam, Corée). Au regard de la richesse du pays, le budget de défense américain, inférieur à 4% du PIB, demeure abordable et faible historiquement.

Comparée aux dépenses militaires du reste du monde (en augmentation), le déclin relatif de la part américaine est plus frappant. On citait souvent pour illustrer l’hyperpuissance de la période post-guerre froide le fait que le budget militaire américain était supérieur à la somme des 10 budgets militaires suivants. Ce n’est plus vrai depuis 2014, comme l’a titré le magazine de défense Jane, qui considère cette étape comme décisive et un signe du déclin de la surpuissance militaire américaine (en 2014, la somme des 9 suivants est supérieure au budget américain). Et Jane considère que cette tendance est appelée à s’accélérer si la décroissance américaine se poursuit et projette qu’en 2020 le budget militaire américain ne représentera plus que la somme des 5 budgets suivants. La Chine est en tête des pays en croissance, avec un budget militaire en hausse constante et rapide, notamment depuis le début de la décennie 2000 : le budget militaire chinois est officiellement de 132 milliards de dollars en 2014 (mais certains l’évaluent à près du double), à comparer au budget américain de près de 600 milliards pour 2014 (stable par rapport à 2013). Plus largement, la part de l’Asie augmente dans les dépenses militaires mondiales, et a dépassé pour la première fois en 2011 les dépenses européennes, autre signe des temps.

Enfin, la défense américaine est à la pointe de la dernière « révolution dans les affaires militaires » en date, en particulier dans le domaine de la robotisation de la guerre, dont les drones constituent l’exemple le plus connu et désormais largement partagé dans le monde. Robotisation de la guerre qui a des conséquences, puisqu’il devient moins nécessaire d’obtenir le soutien de la population américaine, indispensable lorsqu’il s’agit d’envoyer des soldats sur le terrain.

Sur ce sujet, on notera cependant l’érosion de l’avance technologique américaine, aux dépens de Pékin, érosion due en grande partie à la performance aussi bien de l’espionnage que de l’industrie militaire de la Chine. Ainsi, Pékin a présenté une version chinoise du F-35, qui inquiète les Américains.

Au-delà du budget et de l’avance technologique, la puissance militaire américaine bénéficie aussi de l’empreinte globale des Etats-Unis, symbolisée par l’organisation en commandements militaires régionaux couvrant l’ensemble du globe. Il y a des soldats américains dans 148 pays différents et les Etats-Unis disposent d’un réseau de plusieurs centaines de bases (de toutes tailles) qui couvre le monde entier. Les Etats-Unis demeurent d’ailleurs le seul pays à disposer de capacités d’intervention globales, ce qui selon certains auteurs (Monteiro) suffit pour continuer à qualifier le système international actuel de toujours unipolaire (les Etats-Unis demeurant l’hegemon, ce que Védrine avait qualifié d’hyperpuissance). Enfin, Washington dispose d’un réseau d’alliances inégalé, structuré notamment autour de l’OTAN, avec des pays associés et de multiples formes de partenariat, de l’Europe à l’Asie en passant par le Golfe. Les Etats-Unis ont plus de 50 alliés formels.

Pour autant, là encore il faut nuancer ce constat au regard de la situation actuelle, qui montre bien que la puissance militaire n’est rien sans la volonté politique, on le voit avec un président américain qui ne dévie pas, en dépit des critiques, de sa « stratégie » de désengagement des Etats-Unis.

Etats-Unis/Chine, une nouvelle bipolarité ?

Tous ces éléments montrent que l’annonce d’une « nouvelle bipolarité » entre les Etats-Unis et la Chine demeure prématurée. La puissance de la Chine vis-à-vis de l’Amérique est pour l’instant plus économique que militaire – par le poids croissant de la Chine dans l’économie mondiale et par le montant de la dette américaine détenue par les Chinois (1200 milliards de dollars, soit un peu plus du quart de la dette extérieure totale des Etats-Unis). C’est aussi ce pouvoir économique qui permet à Pékin de ne pas se laisser intimider par la puissance militaire américaine.

Par ailleurs, je l’ai dit, Pékin se montre pour l’instant réticent à prendre en charge les responsabilités globales que Washington dit vouloir lui confier et semble accepter de s’insérer dans le système international existant – on revient à la notion de puissance comme capacité à structurer l’ordre international et changer les règles du jeu. Cependant, cet aspect évolue depuis l’arrivée du président Xi Jinping au pouvoir, avec une nouvelle affirmation de la Chine sur la scène internationale et plus précisément (pour l’instant) asiatique (Asie Pacifique). On a noté par ailleurs l’implication nouvelle de la Chine dans des opérations de l’ONU, l’intérêt pour l’expérience française en Afrique, ou encore le rapprochement avec Poutine sur certains dossiers.

En somme, il faut se souvenir que les Etats-Unis aussi avaient attendu 1941 pour assumer un rôle international à la mesure de leur prépondérance commerciale et économique (établie depuis la fin du XIXe siècle) – et 1945 pour changer les règles du jeu mondial.

Dysfonctionnement politique interne, la plus grande menace ?

Enfin, pour certains observateurs, la plus grande menace à la puissance américaine viendrait plutôt du dysfonctionnement croissant des institutions américaines, et des difficultés qui en résultent pour résoudre les problèmes de fond, notamment économiques (ce que disait le CEMA Mullen). Or la présidence Obama n’a pas permis de progrès sur ce plan, au contraire, malgré ses ambitions de départ.

Une source d’affaiblissement des Etats-Unis sur la scène internationale résulte directement des dysfonctionnements croissants de leurs institutions politiques, liés au climat ultra-partisan et à l’intransigeance du parti républicain ainsi qu’au poids croissant de l’argent au cœur du système électoral (qui donne à la démocratie américaine des allures de ploutocratie). Cette crise politique a des conséquences néfastes pour l’économie américaine, puisque les républicains du Congrès n’ont pas hésité à mettre (brièvement) le pays en cessation de paiement ; mais aussi pour la capacité de négociation du président américain, puisqu’aucun traité ne peut plus être ratifié aujourd’hui au Congrès (à moins de manœuvres parlementaires compliquées, comme ce fut le cas pour l’accord sur le nucléaire iranien); et plus largement pour l’image des Etats-Unis et leurs relations avec certains de leurs partenaires, alliés ou adversaires. Elle pose la question de la capacité des Etats-Unis à maintenir leur leadership, et donc leur rang de superpuissance mondiale – on se souvient aussi des conséquences de l’absence d’Obama au sommet de l’APEC d’octobre 2013, en raison de la « fermeture du gouvernement fédéral » (shutdown) imposée par la frange la plus radicale du parti républicain.

On rejoint là ce que disait un autre politologue, Christopher Layne, sur les blocages autour du relèvement du plafond de la dette à l’été 2011 (première dégradation de la note américaine) : une superpuissance économique est censée résoudre les crises économiques globales, pas les provoquer » (allusion à la crise de 2008 et au rôle des subprimes et des banques américaines), dans un article au titre révélateur : « la fin de l’unipolarité et de la Pax Americana »[13].

Quoi qu’il en soit, il faut replacer ces réflexions dans le temps long, où la puissance (et a fortiori l’hyperpuissance) n’est jamais figée ni absolue mais toujours relative. Les Etats-Unis, et l’Occident plus largement, ont perdu leur prépondérance, ils sont de plus en plus concurrencés ; la baisse de leur puissance relative est indéniable et inéluctable (car ainsi va l’histoire), tendance lourde déjà décrite par l’historien Paul Kennedy à la fin des années 1980[14]. S’agit-il pour autant de déclin ? Question de définition et de perception.

[1] « The American Century », titre de l’éditorial du magazine Life du 17 février 1941, par Henry Luce.

[2] Fareed Zakaria, The Post-American World – Release 2.0, New York: W.W. Norton & Company, 2011 (1ère édition 2008).

[3] Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, Londres : Unwin Hyman Ltd, 1988.

[4] Cité par Charles Krauthammer, “The Unipolar Moment Revisited”, The National Interest, Hiver 2002/03. Krauthammer avait écrit un premier article sur ce thème en 1990 : « The Unipolar Moment », Foreign Affairs, Vol. 70 n°1, 1990/91.

[5] Sondage publié par le magazine TIME du 24 octobre 2011.

[6] Pew Research Center : « American Exceptionalism Subsides », 17 novembre 2011 avec une mise à jour le 29 février 2012 : http://www.pewglobal.org/2011/11/17/the-american-western-european-values-gap/

[7] Voir aussi les deux articles cités plus haut de Charles Krauthammer.

[8] Si, comme le souligne Bob Kagan (« The Price of Power », The Weekly Standard, Vol. 16 n°18, 24 janvier 2011), l’interventionnisme est en effet la règle de la politique étrangère américaine depuis plus d’un siècle, l’augmentation du rythme des interventions dans la période post-guerre froide est indéniable : une tous les 4,5 ans depuis 1898 (époque de Theodore Roosevelt qui le premier envisageait un avenir de « world policeman » pour les Etats-Unis), une tous les 2,5 ans depuis la chute du mur de Berlin.

[9] Ivo Daalder, James Lindsay, America Unbound: The Bush Revolution in Foreign Policy, Washington DC: Brookings Institution, 2003.

[10] Joseph Nye, “Get Smart: Combining Hard and Soft Power”, Foreign Affairs, July/August 2009.

[11] Par opposition à l’ère unipolaire de la toute puissance américaine, annoncée par Charles Krauthammer à la fin de la guerre froide. Voir Charles Krauthammer, “The Unipolar Moment”, Foreign Affairs, Vol.70, No.1, America and the World, septembre 1990, pp.23-33.

[12] Zbigniew Brzezinski, Strategic Vision – America and the Crisis of Global Power, New York : Basic Books, 2012.

[13] Christopher Layne, « This time it’s real : the end of unipolarity and the Pax Americana », International Studies Quarterly, Vol. 56 n°1, p. 2013-213, mars 2012.

[14] Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris : Payot, 1989.

2 réflexions sur “Etats-Unis, la fin de l’hyperpuissance (mise à jour)

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