Amérique contre « Etat Islamique »: questions et contradictions d’une intervention

Le mois de septembre a vu une accélération du tempo dans la réaction américaine et internationale vis-à-vis de l’Etat Islamique. La nouvelle stratégie américaine en Irak et plus encore en Syrie soulève pourtant plus de questions qu’elle n’en résout. Le débat ne fait que commencer aux Etats-Unis, obscurci par le contexte de campagne électorale avec les élections parlementaires de mi-mandat prévues le 5 novembre, qui pourraient voir le Sénat basculer côté républicain (la majorité à la Chambre est déjà et devrait rester républicaine). Il concerne également la France, impliquée aux côtés de Washington dans cette nouvelle intervention au Moyen-Orient.

USS_Cape_St_George_tomahawks_Syria

Le revirement – retour sur un mois décisif

Le 28 août, Obama déclarait malencontreusement lors d’une conférence de presse que les Etats-Unis « n’avaient pas encore de stratégie » en Syrie et en Irak (voir le texte et la vidéo de la conférence de presse). Lapsus sans doute, mais qui entendait souligner que les médias allaient un peu vite en besogne, plus vite en tout cas que la Maison Blanche. En réalité, la Maison Blanche était alors en train de réunir la coalition internationale, en particulier du côté des alliés arabes de Washington, pour attaquer l’EI, coalition indispensable aux yeux d’Obama, fidèle à sa méthode privilégiée (avatar du leadership en retrait) et déjà annoncée à la mi-août après l’assassinat de Jim Foley (voir « L’exécution de Jim Foley et la stratégie américaine en Irak »).

Mais l’assassinat d’un deuxième journaliste américain début septembre va provoquer une accélération du tempo, rendue apparemment nécessaire aux yeux d’Obama par les réactions de l’opinion et l’approche des élections de mi-mandat, alors que les républicains multiplient les attaques contre les démocrates pour leadership faible et absence de stratégie. La politique étrangère semble d’ailleurs en passe de devenir un enjeu de ces prochaines élections parlementaires (5 novembre, renouvellement de la Chambre et d’un tiers du Sénat), contre toute attente.

Le directeur du contre-terrorisme américain a eu beau déclarer que l’EI n’a pas planifié d’attaque contre les Etats-Unis, la deuxième décapitation a galvanisé l’opinion et entraîné la Maison Blanche dans une réaction obligée de vengeance face à l’affront fait à l’Amérique. Obama semble par ailleurs avoir été conforté par les experts de divers think tanks washingtoniens convoqués à la Maison Blanche pour recevoir un briefing-test la veille du discours présidentiel annonçant l’extension des frappes à la Syrie, le 10 septembre.

On notera en passant que ce discours a donc eu lieu un an jour pour jour après celui du 10 septembre 2013 où Obama renonçait aux frappes contre Assad pour poursuivre la « voie diplomatique » suggérée par Moscou sur la question des armes chimiques du gouvernement syrien. L’ironie est amère, puisque les frappes actuelles n’ont, à ce jour, visé que des adversaires de Assad – que l’on n’a guère entendu protester (de même que Moscou et Téhéran) face à la violation de son espace aérien. A noter, les réactions très mitigées des médias arabes au discours du 10 septembre. A l’inverse, les sociétés militaires privées se frotteraient les mains, selon cet autre article.

Obama a nommé le général John Allen, artisan du « réveil » sunnite et de la réussite du surge de 2007, pour coordonner les actions de la coalition internationale contre l’EI. Mais pour l’instant, le soutien des tribus sunnites à l’EI en Irak semble persister, ce qui inquiète Washington, et menace la stratégie américaine et son mantra « no boots on the ground ». Signalons à ce sujet le retour de Fred Kagan, père intellectuel de la stratégie du surge de 2007, qui considère d’ailleurs qu’une telle stratégie (sans combattants américains) ne peut réussir et recommande d’envoyer 25 000 soldats sur le terrain.

La Syrie, « trou béant » dans la stratégie d’Obama

Malgré les progrès dans l’assemblage de la coalition internationale, les auditions au Congrès n’ont pas manqué de souligner le « trou béant » dans la stratégie d’Obama, à savoir la Syrie.

Ce qui n’a pas empêché les deux chambres du Congrès d’approuver à une large majorité l’amendement sur la Syrie finançant l’armement des rebelles « modérés ». On notera qu’à la Chambre, davantage de démocrates ont voté contre, avec la coalition des démocrates anti-guerre et des républicains « libertariens » représentant quand même un tiers de la Chambre. Enfin, au Sénat, on notera aussi l’opposition de plusieurs sénateurs pressentis pour des primaires présidentielles à droite et à gauche – Ted Cruz, Rand Paul ou encore Elizabeth Warren.

La probabilité d’un vote d’autorisation avant les élections est quasi-nulle, et celle d’un vote avant Noël semble s’éloigner (Obama a le pouvoir constitutionnel de rappeler le Congrès pour un vote mais ne le fera pas avant les élections du 5 novembre car cela embarrasserait davantage les démocrates). Pour l’instant, Obama a invoqué l’autorisation de 2002 sur la guerre en Irak dans une lettre au Congrès, et une majorité des parlementaires soutient le président, avec des nuances (lui lier les mains ou non avec une interdiction de déployer les troupes au sol ; faire une autorisation ouverte ou spécifique).

CapitolHill

Le débat sur les pouvoirs de guerre et la question de l’autorisation des opérations

Tout cela n’est guère surprenant et ne rompt pas avec la pratique récente, même si la Constitution américaine donne au seul Congrès le droit de déclarer la guerre (il l’a fait pour la dernière fois pour la Seconde Guerre mondiale) et si la loi sur les pouvoirs de guerre de 1973 impose un vote d’autorisation des parlementaires au plus tard 90 jours après un déploiement et/ou le début d’hostilités sur un théâtre étranger (tous les présidents depuis Nixon ont déclaré cette loi inconstitutionnelle, tout en en respectant l’esprit, sinon la lettre ; plusieurs se sont passées d’autorisation, comme Clinton en 1999 pour le Kosovo ou Obama en 2011 pour la Libye – Bush père et fils ont en revanche obtenu des votes du Congrès pour leurs interventions respectives en Irak, ainsi qu’en Afghanistan pour le second).

En réalité, Obama a surtout besoin pour l’instant que le Congrès finance sa stratégie, ce qui ne devrait pas poser de problème via le budget des opérations – OCO – qui n’est pas soumis aux limites imposées par la loi de contrôle budgétaire de 2011 sur la « séquestration »). Quant aux parlementaires, ils préféreraient sans doute ne pas avoir à voter du tout, afin d’éviter tout partage de la responsabilité et donc du risques des opérations. Pour autant, si les opérations se poursuivent voire prennent de l’ampleur, Obama aura tout intérêt à s’assurer du soutien du Congrès en demandant aux élus un vote d’autorisation, et ce d’autant plus qu’une majorité des républicains est favorable à l’intervention.

Pour plus de détails et un rappel historique sur ces questions, voir le chapitre sur les pouvoirs de guerre dans Le Congrès, acteur essentiel de la politique étrangère américaine.

De nombreuses questions en suspens

Il reste que de nombreuses questions demeurent en suspens, en raison des intérêts et objectifs divergents voire contradictoires des membres de la coalition internationale assemblée par Washington (60 pays à ce jour).

Quel degré de coordination avec l’opposition syrienne (et laquelle) ? mais aussi avec l’Iran et même Assad, qui pour l’instant ne peuvent que se réjouir des frappes effectuées en Syrie ?

Quel est le but de ces frappes ? Peuvent-elles espérer chasser l’EI du territoire qu’il contrôle en Syrie, sans relai au sol ? Pour l’instant, les résultats ne sont guère probants, au contraire.

Quel est le modèle pour la suite ? l’Irak ? le Yémen, comme l’invoquait Obama ? Mais l’évolution récente de ces deux pays n’est pas encourageante.

Une solution à long terme ne passe-t-elle pas nécessairement par une forme de nation-building, en particulier en Syrie, dont toutes les expériences récentes ont été désastreuses, et dont le rejet constituait la base de la philosophie d’Obama en politique étrangère (Obama dont la profession de foi consistait à se concentrer désormais sur le « nation-building at home », la reconstruction « à la maison ») ?

Enfin, quels seront les effets indésirables, en Syrie (rapprochement de diverses factions avec l’EI), en Irak (soutien sunnite à l’EI), mais aussi dans d’autres zones du contre-terrorisme (Sahel, Corne de l’Afrique), en Europe, aux Etats-Unis ? Tous les membres de la coalition y sont-ils préparés ?

Autres ressources à signaler sur l’EI

Le discours d’Obama à l’Assemblée Générale de l’ONU le 24 septembre, où il insiste sur la coalition internationale et le menace globale que fait peser l’EI.

Ce très bon article du New York Times sur le « pedigree » (leadership et membres) de l’EI, qui fait de l’organisation de fait un « hybride entre des terroristes et une armée ».

Cet article de Breaking Defense entend démontrer, à partir d’une analyse des cibles publiées par CENTCOM, que l’organisation reste peu sophistiquée du point de vue technologique, malgré ses moyens financiers.

Backgrounder du CFR, avec de nombreux liens utiles.

Le débat sur l’autorisation de la guerre : très bon article du blog Just Security qui rappelle les grandes lignes du débat et les autorisations existantes (2001, 2002, et pratique de la loi sur les pouvoirs de guerre depuis son vote en 1973 ; en français, voir ici).

3 réflexions sur “Amérique contre « Etat Islamique »: questions et contradictions d’une intervention

  1. Pingback: La veille de septembre | Froggy Bottom

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