L’inaction est aussi une politique

La crise ukrainienne, comme avant elle plusieurs dossiers internationaux majeurs, du conflit syrien à l’évolution de l’Egypte ou à la situation en Afghanistan, pose la question des conséquences de la politique moins activiste des Etats-Unis sous Obama – qu’on la qualifie de repli, de leadership en retrait ou de désengagement.

Sur l’Ukraine en effet, Obama a d’abord laissé le leadership aux Européens, premiers concernés – avec le succès que l’on sait.

Obama walking out

La multiplicité des pôles de puissance constitue sans doute le principal défi du monde actuel, qu’il soit ou non déjà post-américain. Plus il y a d’acteurs, et plus le consensus global et les possibilités d’action collective diminuent – ce qu’on observe déjà. Force est de constater également le retour de la paralysie du Conseil de sécurité de l’ONU, avec les positions souverainistes défendues par la Russie et la Chine, auxquelles sont également sensibles des puissances émergentes comme le Brésil, l’Inde ou encore l’Afrique du Sud.

Le politologue américain Joseph Nye a bien caractérisé en peu de mots l’originalité du système international contemporain, et la difficulté qui en résulte: « la politique internationale aujourd’hui ressemble a un jeu d’échecs en trois dimensions. Au sommet se trouve la dimension militaire, et sa répartition mondiale est encore unipolaire (suprématie américaine) ; au milieu, les relations économiques interétatiques : il s’agit d’une monde multipolaire, et c’est le cas depuis presque deux décennies ; en bas, le monde des acteurs transnationaux et des grandes questions transnationales, du changement climatique aux trafics en tous genres et au terrorisme : la puissance est distribuée de manière diffuse et les acteurs non-étatiques règnent le plus souvent ».

Quel sera le rôle des Etats-Unis à l’avenir ? La question est d’autant plus pertinente que les Américains sont les premiers à se la poser. Le Conseil national du renseignement (National Intelligence Council), qui produit périodiquement de très bons rapports de prospective sur l’évolution du monde et son impact pour les Etats-Unis, considère pour la première fois dans son dernier rapport l’activisme ou le retrait américain du monde comme l’une des variables-clés d’évolution des relations internationales. La question semble loin d’être résolue à Washington.

L’impression de flottement générée par la gestion parfois brouillonne de plusieurs dossiers récents de politique étrangère par les Américains est aussi le signe d’un autre phénomène : l’absence de consensus aujourd’hui aux Etats-Unis sur la politique étrangère, dans un contexte intérieur où les difficultés économiques persistent et où la population exprime une volonté de repli inédite depuis plus d’un demi-siècle. La dernière étude du centre Pew montre le scepticisme croissant du public américain vis-à-vis de l’action internationale de leur pays, et le décalage croissant avec des élites qui demeurent beaucoup plus interventionnistes que la population.

Ces fractures entre activistes et isolationnistes traversent les deux partis, républicains et démocrates,  mais aujourd’hui les partisans d’un certain désengagement semblent avoir le vent en poupe. Certes, les présidents américains ont toujours bataillé pour imposer l’interventionnisme extérieur, notamment militaire, à une population et un Congrès souvent réticents. Le Congrès américain en particulier, à quelques exceptions historiques près, est presque structurellement isolationniste ou en tout cas peu porté à l’aventurisme extérieur, et cette caractéristique est aujourd’hui renforcée par des sondages traduisant la prégnance de ce sentiment dans la population américaine. Ce qui explique aussi le choix de modalités d’engagement militaire plus discrètes, par l’emploi des drones et des forces spéciales.

S’agit-il d’une évolution attendue dans un cycle connu de la politique étrangère américaine avec ses alternances d’extraversion et de repli ? Ou d’une véritable rupture marquant la fin d’une époque, voire d’un certain modèle américain fait de la conviction d’une vocation messianique, celle d’être le seul pays poursuivant la paix mondiale pour ses intérêts mais pas seulement ? La question se pose aujourd’hui aux Américains ; quelle que soit la réponse, elle a des conséquences pour le reste du monde.

 

Une réflexion sur “L’inaction est aussi une politique

  1. Pingback: L’exceptionnalisme comme politique étrangère et comme identité américaine – continuités et rupture de l’après-Guerre froide | Froggy Bottom

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