En 2022, j’ai perdu mon père, Robert Kandel, emporté par le Covid au début de l’année. Il aurait eu 85 ans aujourd’hui.

J’ai écrit ce texte pour rendre hommage à son travail, qui a toujours occupé une place importante dans sa vie.

C’était un scientifique, astrophysicien de formation, qui a commencé sa vie professionnelle en observant les étoiles depuis la Terre, avant d’inverser le regard et de se spécialiser sur la physique du climat quand le développement des satellites a permis d’observer la Terre depuis l’espace. Il a beaucoup écrit, des articles scientifiques, des articles et livres grand public aussi, en français et en anglais, et de nombreuses notes personnelles. Son dernier livre, la 5e édition mise à jour de son Que sais-je sur Le réchauffement climatique, a été publié en 2019.

Mon père était né à New York en 1937, deux mois à peine après l’arrivée de ses parents, débarqués à Ellis Island en octobre 1937, venus de Paris, et avant cela d’Allemagne, et encore avant de Pologne. Après avoir terminé son B.A. à Harvard en 1958, il est venu en France, sur les conseils de l’astronome français Jean-Claude Pecker et grâce à une bourse de Harvard, faire un stage de recherche à l’Observatoire de Meudon. Ce voyage allait changer sa vie.

Comme il l’a écrit: I loved Paris the moment I got here, and my “year” stretched on and on…

Étudiant, logé à la Cité internationale, il resta à Paris, où il se lança dans une thèse en astrophysique et rencontra ma mère, “montée” à Paris de sa Haute-Savoie natale. Ils se marièrent en 1967, et après quelques années à New York puis Boston, revinrent s’installer définitivement à Paris, dans le 13e arrondissement, tout près de la rue de la Glacière, où ses parents avaient vécu leurs années d’exil parisien de 1933 à 1937, où mes sœurs et moi avons grandi, où il est mort.

Spécialiste du bilan radiatif des étoiles, il se tourna naturellement vers l’étude du bilan radiatif de la Terre et se spécialisa sur le changement climatique, d’abord au service d’aéronomie du CNRS à Verrières-le-Buisson. Son premier livre, publié en 1980, portait sur les connexions entre l’environnement de l’Homme sur la Terre, et l’environnement de la Terre dans l’univers (Earth and Cosmos).  A partir de 1985, il a été chercheur puis directeur de recherche au Laboratoire de Météorologie Dynamique (LMD) de l’Ecole Polytechnique. 

Des années 1980 aux années 2000, il a travaillé sur de nombreux projets d’analyse des données satellitaires sur le bilan radiatif terrestre, menant notamment le projet franco-soviétique puis franco-russe SCARAB, lancé par une fusée ukrainienne en 1994. Il collabora également avec les équipes d’observation de la Terre de la NASA et des agences spatiales européenne (ESA) et japonaise (NASDA), en particulier pour améliorer les mesures des rayonnements solaire et infrarouge, des nuages, et des aérosols, et pour mieux comprendre le rôle de leurs interactions dans l’évolution du climat. Il participait évidemment aux travaux du GIEC dans son domaine d’expertise.

Tout en poursuivant les publications scientifiques, il s’investit de plus en plus dans des ouvrages à destination du grand public sur le changement climatique: son livre Le devenir des climats, publié en 1990 et traduit en anglais, japonais et portugais, fut l’un des premiers à ma connaissance sur ce sujet en français, couronné par le prix Roberval. Il en publia plusieurs autres par la suite, L’incertitude des climats puis Les Eaux du ciel, également traduit en anglais (Water from Heaven).

Il n’aimait pas le mot “vulgariser”, qu’il trouvait désobligeant. Mais il considérait comme faisant partie de sa mission de scientifique d’informer le plus large public sur la transformation du climat terrestre par les actions humaines. Il était ravi d’intervenir dans les médias, à l’Assemblée Nationale et au Sénat, à l’Académie des Sciences, et a écrit de nombreuses entrées pour l’Encyclopédie Universalis. Il est devenu de plus en plus pessimiste, devant l’absence de volonté politique face au pouvoir des industries fossiles et leur emprise sur la société.

J’ai relu tous ses manuscrits depuis son premier livre en français, alors que j’étais encore au lycée. J’ai vu littéralement au fil des livres et des années la réalité s’emballer pour atteindre et parfois dépasser les pires prédictions, alors que les rapports du GIEC se faisaient de plus en plus précis dans la compréhension, l’analyse, et le développement des modèles d’évolution du climat. Nous avons écrit un livre ensemble, La catastrophe climatique, sur l’augmentation des phénomènes climatiques extrêmes en raison du changement climatique, et sur la nécessité de s’adapter face à un climat déjà transformé par les activités humaines.

Je termine ce court texte par ma photo familiale préférée, le retour en France, à bord du paquebot Le France qui faisait là l’une de ses dernières traversées transatlantiques.