Politique étrangère, défense, qu’attendre de l’administration Trump et de la nouvelle équipe de sécurité nationale?

S’il faut résumer la doctrine Trump, c’est sans doute le slogan « America First », l’Amérique d’abord, qui convient le mieux, même s’il ne dit pas grand-chose de concret. Mais il rappelle une constante dans les positions de Trump : une vision du déclin américain comme conséquence de la politique étrangère des Etats-Unis. Cela pourrait conduire à une redéfinition plus étroite des intérêts américains, remettant en cause le rôle des Etats-Unis comme garant de l’ordre international construit par les Etats-Unis après 1945, puisque Trump part du principe que cet ordre n’est plus aujourd’hui favorable aux intérêts américains.

trump

Parmi les autres fondamentaux (points sur lesquels il n’a pas dit tout et son contraire) : ses promesses sur le contrôle de l’immigration, la remise en question du libre-échange et de certains accords commerciaux, son admiration pour les leaders autoritaires, en particulier Poutine, et le rejet d’une politique étrangère reposant sur des valeurs (voir aussi mon précédent post sur la politique étrangère à attendre de Trump).

Sur les priorités en matière de défense, rappelons qu’un mémo défense de l’équipe de transition (fuité à la presse en décembre dernier) précisait trois priorités :

  • La lutte contre le groupe Etat Islamique, sans plus de précision : or Trump a promis à la fois d’anéantir l’EI mais sans envoyer davantage de soldats américains sur le terrain ;
  • L’augmentation du budget du Pentagone ;
  • Le cyber ;
  • Par ailleurs, des briefings étaient demandés également sur la Chine et la Corée du Nord.

Pour mémoire, la transition commence avec le processus de confirmation des nominations par le Sénat : entamé le mardi 10 janvier, les auditions concernent plusieurs centaines de postes sur les 4000 nominations à la discrétion du président (bureaucratie fédérale = plus de 4 millions de personnes).

Présidence Trump, quelques certitudes

Première certitude, celle d’une ère d’incertitude. Sur Trump président, on est passé de « c’est impossible » à « c’est la fin du monde » puis à « ça ira, il y a des contre-pouvoirs et Trump va s’assagir ». Sur les contre-pouvoirs, la présidence Trump est déjà un vrai test et la précipitation actuelle sur les auditions n’augure rien de bon. Sur l’assagissement de Trump, rien n’est moins sûr et sans tomber dans le catastrophisme ou les comparaisons hasardeuses (Trump n’est pas Hitler, ok), il ne faut pas se voiler la face sur le changement radical que pourrait constituer la présidence Trump, en particulier pour la politique étrangère. D’ailleurs, il faut rappeler que la remise en cause du consensus dominant internationaliste, entamée déjà sous Obama, trouve un écho dans l’opinion américaine, en témoigne le succès aux primaires de 2016 non seulement de Trump mais aussi de Sanders à gauche (anti-interventionniste) et de Cruz à droite (qui avait utilisé le slogan America First avant Trump).

Autre certitude, nous entrons dans une ère plus chaotique et Trump sera l’une des forces déstabilisatrices permanentes, surtout s’il poursuit son usage de Twitter, qui lui donne un lien direct et sans filtre à ses électeurs, mais aussi au reste du monde. Par ailleurs, tous les hommes politiques américains aujourd’hui, en particulier les républicains, ont peur de s’opposer ouvertement à lui par crainte de son armée de trolls et leurs relais médiatiques (dont des sites de désinformation notoires). Le fil twitter de Trump ne grandit pas l’institution présidentielle ni les Etats-Unis. Toujours sur ce thème du chaos, Trump lui-même aime évoquer Nixon et la Mad Man Theory, théorie du fou imprévisible, qui semble risquée dans le contexte actuel, où d’autres puissances jouent aussi sur le nationalisme intérieur. Trump vient aussi d’exiger la démission de tous les ambassadeurs « politiques », ce qui ouvre là encore une période de vide dans des capitales importantes, de l’Europe à l’Asie.

Enfin, Trump est un pragmatique, pas un idéologue. Ses déclarations contradictoires sur de multiples sujets en témoignent. Mais il a dans son entourage proche, y compris comme conseiller à la Maison Blanche, des idéologues. Ce qui pose la question centrale : dans quelle mesure va-t-il diriger, et sur quels sujets va-t-il déléguer, et à qui ?

Quel processus de décision dans la Maison Blanche de Trump

J’ai évoqué la taille démesurée de la bureaucratie fédérale, il faut également rappeler qu’il existe une multitude de « conseils » restreints au sein de la Maison Blanche (NSC / sécurité nationale, NEC / économie, NTC / commerce, HSC / homeland), sans compter divers représentants spéciaux et bien sûr les départements classiques. Dans le passé, il y a eu divers cas de figure sur la prise de décision en politique étrangère, entre la Maison Blanche « micromanagée » à la Obama, l’éminence grise influente (Kissinger sous Nixon), les responsabilités déléguées au chief of staff (Reagan), ou encore le vice-président surpuissant (Cheney sous Bush 43).

Sous Trump, au vu de son expérience professionnelle, on peut imaginer un fonctionnement de type holding avec, comme pour l’empire Trump (commercial), un président qui s’occupe de la marque et du message mais délègue à des managers la gestion au jour le jour. La question est alors : à qui va-t-il déléguer, et donc qui va vraiment diriger ?

Au vu du passé, on peut imaginer plusieurs scénarios (qui ne s’excluent pas nécessairement) : celui de l’éminence grise élaborant la stratégie (donc Bannon) ; un comité restreint, incluant la famille et en particulier son gendre, Jared Kushner, qui vient d’être nommé conseiller à la Maison Blanche ; on peut imaginer aussi une certaine autonomie des chefs de département, en particulier à la Défense si Mattis est confirmé. Mike Pence de son côté semble vouloir (ou devoir) se concentrer sur les relations avec le Congrès.

Les postes-clés en matière de stratégie, politique étrangère et défense

Conseiller stratégique à la Maison Blanche : Steve Bannon

bannonSteve Bannon, 62 ans, a servi dans la Marine américaine, diplômé de la Harvard Business School, a travaillé ensuite chez Goldman Sachs. En 2008, fasciné par Sarah Palin, il se rapproche de la politique, reprend le magazine en ligne Breitbart News lu par tous les républicains, l’oriente en soutien aux politiciens anti-système (Palin, Cruz, Carson, puis Trump). Il fait de Breitbart News le relai des préoccupations sur l’immigration et surtout du mouvement alt-right dont il veut faire le cœur du parti républicain, autour d’un mot d’ordre, la restauration de la culture et du pouvoir blancs et chrétiens.

C’est un idéologue qui considère que le monde judéo-chrétien est engagé dans une lutte à mort contre l’islam vu comme une idéologie politique globale (voir cet entretien), vision qui explique le tropisme pro-russe largement partagé dans l’entourage proche de Trump (même si pour Trump lui-même, c’est plus compliqué, lié peut-être à des arrangements financiers, au narcissisme du personnage, que Poutine a bien compris et qu’il sait flatter, à une combinaison de ces facteurs, ou à autre chose encore). Bannon voit les mouvements d’extrême-droite européens comme des alliés naturels et cultive les liens, notamment avec le FN en France où il veut lancer une version locale francophone de Breitbart.

Bannon, ainsi que Tillerson, considérerait la Chine comme une menace bien plus sérieuse que la Russie, argument (ou justification) pour une stratégie en miroir à celle de Nixon de rapprochement avec Moscou pour prendre Pékin à revers. Pour certains, l’administration Trump pourrait même faire aboutir le pivot d’Obama. Il y a eu des propos contradictoires, mais on peut imaginer une attitude plus dure vis-à-vis de la Chine, sur les questions commerciales (cf. nomination de Robert Lighthizer comme représentant pour les négociations commerciales, ex de l’administration Reagan qui partage les positions anti-libre-échange de Trump), un rapprochement avec Taiwan, et un renforcement de la posture militaire américaine en Asie Pacifique – ce que PACOM réclame depuis longtemps.

Conseiller à la Sécurité Nationale (directeur du NSC) : Michael Flynn

flynnFlynn est un militaire iconoclaste, général (moins gradé que Mattis) connu pour ignorer les règles jugées par lui stupides et pour son franc-parler. Le plus important fait d’arme de sa carrière militaire est d’avoir transformé JSOC, le commandement opérationnel des forces spéciales américaines, pour en faire l’acteur central du contre-terrorisme américain, aux côtés du général McChrystal, mentor et autre catholique irlandais (c’est la « Irish mafia » du Pentagone).

Nommé en 2012 à la tête de la DIA, l’agence de renseignement du Pentagone, il sera écarté après 18 mois (au lieu de 3 ans), en raison de problèmes de management (ce qui augure mal pour le NSC…) mais aussi pour ses prises de position douteuses sur plusieurs sujets. Il en a gardé une sérieuse rancune contre l’administration Obama qui l’a mené à Trump. Auteur d’un livre avec Michael Ledeen, néoconservateur notoire, dont le cœur est une croisade contre l’islam proche de l’idéologie de Bannon. Flynn est enfin connu pour son activisme sur Twitter, où il relaie désinformation, théories conspirationnistes et propos racistes.

A noter que dans le conflit qui semble déjà l’opposer à Mattis (Flynn s’était opposé à sa nomination, notamment parce que Mattis est un général plus gradé que lui), Mattis pourrait s’imposer – on aurait alors un modèle type Général Jones, premier conseiller à la Sécurité nationale d’Obama, qui avait peu de pouvoir et était parti rapidement.

Secrétaire d’Etat : Rex Tillerson

tillersonTillerson aurait été formé par deux institutions : ExxonMobil, où il a fait toute sa carrière, et les Boy Scouts, où il a passé son enfance. Sur Exxon, le journaliste Steve Coll explique que, de toutes les entreprises nées du démantèlement de la Standard Oil (le monopole de Rockefeller), Exxon est la descendante la plus directe par deux aspects : capitalisme débridé et foi protestante. C’est aussi une corporation très fermée, qui fonctionne sur la promotion interne de ses cadres dirigeants.

Tillerson aurait une réputation d’intégrité, mais c’est par ailleurs un proche de Poutine, qu’il a dû approcher pour négocier de (juteux) contrats en Russie, en particulier avec Rosnet (voir cet article assez savoureux du New York Times qui explique que l’ambassade américaine à Moscou avait une liste informelle des Américains puissants à Moscou en contact direct avec Poutine, dont les trois premiers membres étaient Kissinger, Steven Seagal ( !) et Tillerson).

Trump veut donc donner le département d’Etat à un homme dont toute l’expérience professionnelle a consisté à diriger une multinationale qui était un quasi-Etat : il connaît la situation internationale et les défis géopolitiques ; en revanche, saura-t-il se détacher de son expérience et se transformer en homme d’Etat ? Peut-être en a-t-il l’ambition après tout. Sur sa confirmation, si certains sénateurs ont exprimé des réticences (McCain, Graham et Rubio), il n’y a pas eu d’opposition frontale.

Secrétaire à la défense : James Mattis

mattisLa nomination du général James « Mad Dog » Mattis, en dépit de sa réputation et de son surnom, a été accueillie avec soulagement et considérée comme une influence modératrice sur l’équipe Trump, ce qui en dit long d’ailleurs… Légende pour les Marines, Mattis a une réputation de moine-soldat cultivé, grand lecteur qui aurait toujours sur lui un exemplaire des Méditations de Marc-Aurèle (voir ce titre du satirique DuffelBlog à ce sujet). Sa vision du monde est forcément liée à son expérience des guerres américaines des dernières décennies au Moyen-Orient, notamment comme commandant de CENTCOM donc responsable des forces armées américaines dans tout le Moyen-Orient.

Plutôt proche du consensus (jusqu’ici) dominant dans la politique étrangère, il est considéré comme favorable aux alliés traditionnels des Etats-Unis, notamment les Etats arabes sunnites, ce qui explique aussi son antagonisme vis-à-vis de l’Iran, en décalage avec l’administration Obama et qui serait à l’origine de son départ légèrement anticipé de CENTCOM. Méfiant s’agissant des guerres idéologiques et de l’idéalisme en politique étrangère, il est très attaché à l’indépendance des pays baltes, plutôt méfiant vis-à-vis de la Russie et fermement pro-OTAN. Il s’est aussi prononcé contre la torture, et aurait dit à Trump que « quelques bières et cigarettes sont plus efficaces ». Il a proposé à Michèle Flournoy (qui a décliné), ex-secrétaire pressentie à la Défense en cas de victoire de Clinton, le poste de secrétaire-adjoint à la Défense, indiquant une volonté de compromis. Ce serait finalement l’actuel secrétaire-adjoint, Bob Work, qui conserverait son poste, au moins quelques mois, pour garantir une continuité au Pentagone et dans la conduite des guerres en cours.

J’ai été auditionnée sur ces questions au Sénat le 11 janvier, la vidéo est ici

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3 réflexions sur “Politique étrangère, défense, qu’attendre de l’administration Trump et de la nouvelle équipe de sécurité nationale?

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