Dans cette chronique Mediapart publiée fin novembre, je revenais sur les origines et les raisons de la similitude des discours du Kremlin et de l’extrême droite américaine (et européenne) sur les « valeurs traditionnelles », la famille, l’avortement, et la « décadence de l’Occident. Je me suis entretenue avec Kristina Stoeckl, sociologue spécialiste de l’Eglise orthodoxe russe, co-autrice avec Dmitry Uzlaner d’un livre passionnant sur la Russie et les guerres culturelles globale (The Moralist International. Russia in the Global Culture Wars).
Le livre décrit la généalogie de ce récit commun, d’abord dans un petit cercle d’universitaires américains et russes dans la décennie 1990, puis au sein de l’Église orthodoxe russe, tous animés d’une même obsession pour le déclin démographique.
Maya Kandel : On m’interroge souvent sur l’affection du parti républicain pour Poutine et sur la convergence des récits de l’extrême droite américaine et du Kremlin. Vous êtes sociologue, spécialiste de l’Église orthodoxe : qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux origines chrétiennes américaines de son discours ?
Kristina Stoeckl : J’ai abordé ce sujet en tant que sociologue de la religion, en travaillant sur le débat sur les droits de l’homme au sein de l’Église orthodoxe russe. J’avais publié en 2014 un livre sur l’évolution de la doctrine des droits de l’homme de l’Église orthodoxe depuis la fin de l’Union soviétique.
Je me suis rendu compte que l’Église ne se contentait pas d’élaborer une doctrine, mais qu’elle la mettait en pratique, en promouvant les valeurs traditionnelles dans un langage axé sur les droits de l’homme, en utilisant des tactiques identiques à celles des acteurs de la droite chrétienne en Occident. J’ai observé que, durant les vingt dernières années, il y avait quelque chose de très nouveau : l’Église orthodoxe avait développé un discours qui était en grande partie un copier-coller d’un discours chrétien américain.
J’ai donc essayé de comprendre les racines de ce phénomène, comment et pourquoi il se produisait. …

