Le Pentagone, acteur-clé de la politique américaine en Afrique

J’évoquais dans un précédent post l’importance prise par l’aide militaire comme composante essentielle de la politique des Etats-Unis vis-à-vis des pays d’Afrique, en commençant par l’expansion des programmes traditionnels administrés par le département d’Etat. Mais ce qui est le plus frappant, c’est la part croissante (et désormais prééminente) prise par le Pentagone non seulement dans la mise en œuvre mais désormais aussi dans l’élaboration et la supervision de la politique d’assistance sécuritaire vis-à-vis de l’Afrique. Le Congrès a joué un rôle essentiel dans cette évolution, en votant chaque année depuis 2005 de nouvelles autorités budgétaires pour le Pentagone concernant au premier chef la guerre contre le terrorisme, dont le dernier front est aujourd’hui le continent africain.

ObamaGhana2009 back

La formation des armées partenaires (building partner capacity) est le mot d’ordre du Pentagone et un objectif prioritaire de la stratégie américaine, apparu dans la QDR de 2006 et qui s’est accentué depuis, avec le choix déjà évoqué de l’approche indirecte. Le Congrès a autorisé de nouveaux programmes de coopération sécuritaire sous autorité du seul Pentagone chaque année depuis 2005, avec récemment une augmentation dramatique du financement, tout particulièrement pour l’Afrique.

Le budget le plus connu est la fameuse section 1206, aussi appelé « Global Train and Equip Program », codifié depuis dans la loi d’autorisation de la Défense (NDAA) de 2015 sous le titre 10 U.S.C. 2282. D’autres ont suivi (sections 1207, 1203, 1208) pour cibler plus spécifiquement l’Afrique de l’Est et le Yémen ou la LRA. L’ensemble n’a cessé d’augmenter pour ce qui concerne l’Afrique sub-saharienne, jusqu’à atteindre en 10 ans près de 800 millions de dollars au total.

Les deux principaux pays récipiendaires sont le Kenya et l’Ouganda, avec un total de plus de 100 millions de dollars chacun. Si l’on compte aussi l’aide spécifique pour la lutte contre la LRA (à part), l’Ouganda est le pays ayant reçu la plus importante part (cumulée) d’assistance sécuritaire de la part du Pentagone.

Parmi les autres récipiendaires majeurs : Mauritanie, Niger, Burundi, Djibouti.

Mentionnons par ailleurs l’initiative conjointe DoS-DoD baptisée Global Security Contingency Fund (GSCF), projet pilote pour lutter contre Boko Haram avec un budget revu à la hausse depuis 2014 (40 millions de dollars pour Nigeria, Cameroun, Tchad et Niger).

On citera aussi des programmes plus anciens, concernant la lutte contre le narcotrafic et d’autres programmes antérieurs sur le terrorisme, avec un budget pour l’Afrique sub-saharienne de 12 à 38 millions annuels ces cinq dernières années, concernant plus de 20 pays.

Il faut également évoquer les budgets concernant la lutte anti-terroriste par les forces spéciales (1208) dont les informations sont classifiées.

Enfin la principale ligne budgétaire aujourd’hui est le fonds global pour les partenariats dans le contre-terrorisme (Counter Terrorism Partnership Fund CTPF), annoncé par Obama lors de son discours de West Point de mai 2014 et dont les fonds sont pris sur le budget des opérations du Pentagone (OCO Overseas Contingencies Operations).

Quelques autres programmes concernent plus spécifiquement la « construction des institutions de défense » (développés suite aux expériences en Irak et Afghanistan, voir le récent rapport de la RAND à ce sujet) : Ministry of Defense Advisors program (MoDA) et Defense Institutional Reform Initiative (DIRI), avec chacun entre 10 et 12 millions de dollars de budget.

Obagame Saharan Express 2016

Les nouveaux programmes de l’administration Obama

Il s’agit des programmes annoncés au moment du premier sommet Etats-Unis Afrique qui s’est tenu à Washington en août 2014.

Security Governance Initiative (SGI) : il s’agit d’unprogramme conjoint américains avec 6 pays dont le but est d’améliorer la gouvernance des secteurs de sécurité et la capacité à faire face aux menaces. Il concerne Ghana, Kenya, Mali, Niger, Nigeria, Tunisie,avec unbudgetde 65 millions en 2015, prévu à 83 millions par an ensuite, sans date de fin.

African Peacekeeping Rapid Response Partnership (APRRP) : ce nouveau programme veut cibler spécifiquement les pays africains dont Washington considère que leurs forces armées sont d’un niveau suffisant pour intégrer des missions de l’ONU et de l’AU. Six pays sont concernés : Sénégal, Ghana, Ethiopie, Rwanda, Tanzanie, Ouganda. Le budget prévu est de 110 millions par an, jusqu’en 2019.

African Capacity for Immediate Response to Crisis (ACIRC). ACIRC est une force de réaction rapide qui était prévue par l’UA.

 

Quelques éléments chiffrés

Requête du DoD pour le CTPF pour 2017 : 1 milliard (monde entier – à comparer à 800 millions votés en 2015, 1,1 milliards en 2016), dont 450 millions pour l’Afrique, répartis entre Afrique de l’Est, bassin du lac Tchad et Afrique Nord-Ouest (contre 375 millions votés en 2016). Une part est également prévue pour les alliés, en premier lieu la France (“a key partner leading counterterrorism missions on the continent”).

PKO (chiffres 2016) : 340 millions pour Afrique, dont 131 millions pour les programmes régionaux (110 pour l’APRRP, le reste divisé entre PREACT, ACSBS, AMEP, et AMSI). Par ailleurs, 115 millions pour AMISOM et l’armée somalienne.

Détails PKO pour certains pays :

  • Sud Soudan : 30 millions
  • République Démocratique du Congo : 14 millions
  • RCA 10 millions
  • Libéria 2 millions
  • TSCTP 19 millions.

Par ailleurs, une portion significative de la requête de 64 millions pour le GPOI devrait aller à l’Afrique.

FMF : 19 millions pour l’Afrique (moins de 1% du total global) contre 16 millions en 2014.

Top 2014 Afrique: Liberia (4 millions), Niger (2 millions), Kenya (1,7 millions), Nigeria (1,7 millions), Djibouti (1,4 millions).

IMET : 16 millions pour Afrique (14% du total global), équivalent à FY2014.

Top 2014 Afrique : Sénégal (901 000), Nigeria (779 000), Kenya (748 000), Afrique du Sud (715 000), Ghana (668 000), Mozambique (630 000), Ethiopie (589 000), Botswana (576 000), Ouganda (569 000), et Burundi (504 000).

NADR : 45 millions pour Afrique (7,4% du total global, n’incluant pas OCO).

Top 2014 Afrique : Kenya (7 millions), Angola (6 millions), et Sud Soudan (2 millions). La majorité (23 millions) va à des programmes régionaux (pas de détail pays).

Il faut ajouter 390 millions demandés sous forme de NADR-OCO (dans cadre du CTPF pour le DoS, ce que le Congrès avait refusé en 2015 – tout était allé au DoD). Si le Congrès vote ce budget DoS cette fois, ce serait l’augmentation la plus significative récente en effort US dans domaine capacités civiles de lutte contre terrorisme et radicalisation en Afrique avec demande de 250 millions pour lutter contre la création de nouveaux safe havens pour terroristes dans la Corne (90 millions), Sahel (90 millions), et Libye (70 millions). Enfin noter 60 millions demandés pour Afrique du Nord (prévenir nouveaux combattants étrangers vers zones combats). Initiatives qui seraient supervisées par le bureau de contre-terrorisme du DoS.

INCLE. 49 millions pour Afrique (4,1% du total global), soit une baisse par rapport à 2014 (66 millions).

Top 2014 Afrique étaient Sud Soudan (21 millions), Liberia (12 millions), RDC (3 millions).

Je proposerai bientôt une série d’articles plus détaillés sur la politique des Etats-Unis vis-à-vis de certains pays ou sous-régions du continent africain.

Une réflexion sur “Le Pentagone, acteur-clé de la politique américaine en Afrique

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