L’aide militaire, composante croissante de la politique africaine des Etats-Unis

L’aide militaire américaine à l’Afrique n’a cessé d’augmenter depuis plus d’une décennie, avec une accélération ces dernières années liée à une évaluation de la menace terroriste en hausse par Washington. La dernière requête budgétaire (qui est aussi la dernière de la présidence Obama) confirme cette évolution.

Obama Africa Leaders Summit 2014

J’entame avec ce post une nouvelle série d’articles sur les Etats-Unis et l’Afrique (sous l’angle sécuritaire). C’est un sujet dont j’ai déjà parlé sur ce blog (voir notamment la stratégie américaine en Afrique, et plus ici), qui m’intéresse et que je continue d’étudier ; par ailleurs, je constate avec plaisir le nombre croissant de lecteurs africains sur ce blog – j’en profite ici pour vous saluer et vous remercier pour votre intérêt!

Le continent africain est devenu le dernier front de la lutte globale des Etats-Unis contre le terrorisme (poursuivie après Bush par Obama, comme je le rappelais ici). Cet article (en deux parties) présente les principaux programmes, ainsi que l’évolution de leur budget. Je me pencherai dans de futurs posts sur d’autres aspects de la politique américaine en Afrique, vis-à-vis de différentes zones régionales.

L’assistance à la sécurité (security assistance) est aujourd’hui une composante de plus en plus importante de la stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis, une tendance qui s’est accentuée sous Obama (voir les documents stratégiques DSG 2012, NSS 2015). Cette approche indirecte par les partenariats comporte des risques et effets contre-productifs, voir en particulier l’article de B. Brutton et Paul Williams dans l’étude de l’IRSEM que j’ai dirigée sur la stratégie américaine en Afrique. Par ailleurs, elle conduit les Etats-Unis à ne considérer le continent africain qu’à travers le prisme sécuritaire, alors que d’autres Etats (Chine, Turquie, Maroc…) s’y intéressent davantage sous l’angle des investissements et opportunités économiques, profitant d’ailleurs (en free-riders…) de la focalisation sécuritaire des Américains (on pourrait en dire autant pour la France, mais c’est un autre sujet).

Par ailleurs, l’importance de l’Afrique a également augmenté sous Obama, dont l’administration est à l’origine de la première Stratégie américaine pour l’Afrique sub-saharienne en 2012. Enfin, la multiplication des opérations de maintien de la paix en Afrique et l’insistance sur les « solutions africaines aux problèmes africains » mettent l’accent sur la question de la capacité des armées africaines à assurer ces missions. En effet, 80% des casques bleus déployés dans le monde le sont en Afrique ; l’une des plus larges opérations de stabilisation est d’ailleurs une mission de l’Union Africaine (AMISOM en Somalie), avec 22 000 soldats de la paix africains (la plupart équipés et entraînés par les Etats-Unis, avec également le soutien financier de l’UE). Parmi les 10 plus importants contributeurs à des missions de maintien de la paix (OMP) de l’ONU, la moitié sont des pays africains.

Les programmes « d’assistance à la sécurité » pour des pays étrangers et en particulier d’aide militaire américaine sont régis par deux lois datant de la guerre froide : le Foreign Assistance Act (FAA) de 1961 et le Arms Export Control Act (AECA) de 1976. Obama a réitéré dans la Directive présidentielle de 2013 Presidential Policy Directive (PPD 23) le rôle de supervision du département d’Etat, mais dans la pratique, depuis quelques années, le Congrès a soutenu un rôle accru pour le département de la Défense en votant de nouvelles lignes budgétaires et de nouveaux programmes dépendant directement du Pentagone (DoD), en premier lieu pour la lutte contre le terrorisme.

L’essentiel de l’assistance sécuritaire américaine à l’Afrique prend la forme d’aide militaire. Aujourd’hui, la part la plus importante concerne la lutte contre les Shebab en Somalie (première priorité d’AFRICOM), avec plus de 1,4 milliards de dollars sur la dernière décennie. Somme à laquelle il faut ajouter l’aide destinée aux pays voisins (Kenya, Djibouti, Ethiopie principalement), environ 40 à 60 millions de dollars par an depuis cinq ans pour la lutte contre les Shebab. En augmentation également, l’assistance au Nigéria et à ses voisins contre Boko Haram, de même que l’aide aux pays du Sahel[1].

Enfin, il faut également mentionner les nombreux exercices conjoints supervisés par AFRICOM sur le continent, difficile à chiffrer mais qui sont évidemment un élément essentiel de la coopération sécuritaire.

Je commence par présenter ici les programmes les plus anciens et connus de la politique d’assistance sécuritaire américaine vis-à-vis de l’Afrique, dont la plupart sont administrés par le département d’Etat, comme le veut la règle. J’évoquerai dans un second temps les programmes et budgets, la plupart récents, qui se trouvent sous l’autorité du Pentagone, avant de donner quelques chiffres récents sur l’ensemble de ces programmes.

Obama Macky Sall of Senegal Dakar 2013

President Barack Obama participates in a joint press conference with President Macky Sall of Senegal at the Presidential Palace in Dakar, Senegal, June 27, 2013. (Official White House Photo by Pete Souza)

Les programmes administrés par le département d’Etat

Les trois plus connus sont International Military Education and Training program (IMET), Foreign Military Sales (FMS), et Foreign Military Financing (FMF). Ils sont mis en œuvre par l’Agence du DoD pour la coopération sécuritaire (Defense Security Cooperation Agency ou DSCA), et gérés par les bureaux d’AFRICOM dans les ambassades des pays concernés (Offices of Security Cooperation).

IMET : formation aux Etats-Unis, il s’agit d’approfondir la relation bilatérale et de familiariser avec le système américain.

FMS : achat d’armements, de services, d’entraînements conjoints.

FMF : même chose que FMS mais financé via un système de « subventions » (grants). Le FMF finance l’aide à Israël, Egypte, Jordanie (tandis que l’Arabie Saoudite paie tout via le FMS – mais FMS et FMF sont soumis à un vote du Congrès). Le programme FMF est le plus important véhicule de l’aide militaire américaine et son budget est passé de 3 milliards à la fin des années 1990 à plus de 5 milliards (annuels) aujourd’hui. Les pays d’Afrique sub-saharienne reçoivent peu comparativement au Moyen-Orient, avec un total de moins de 18 millions de dollars par an depuis 15 ans.

Pour IMET, la part de l’Afrique est plus large avec environ 12 millions par an. La quasi-totalité des pays africains reçoit une part, au moins 100 000 dollars par an.

L’essentiel de l’aide américaine à l’Afrique transite par le budget PKO ou Peacekeeping Operations (à ne pas confondre avec la contribution américaine aux OMP de l’ONU, financée via une autre ligne budgétaire). Le budget PKO a également augmenté depuis 15 ans, passant de 150 millions en 2000 à près de 500 millions aujourd’hui. Pour l’essentiel, il va à des pays d’Afrique sub-saharienne, avec des montants variant de 200 à 400 millions par an.

Autre programme et budget, le Global Peace Operations Initiative (GPOI), créé en 2005 et qui a incorporé un précédent programme appelé ACOTA (African Contingency Operations Training and Assistance), lui-même successeur de ACRI (African Crisis Response Initiative). GPOI devait originellement durer 5 ans avec un budget de 660 millions. Il a été étendu et vise à entraîner 242 500 soldats supplémentaires (GPOI a déjà entraîné près de 100 000 militaires africains depuis 2005).

PKO a aussi financé la réforme des secteurs de sécurité (RSS) au Liberia, Sud Soudan, République Démocratique du Congo, Somalie (330 millions pour Sud Soudan de 2005 à 2013 ; Liberia : 200 millions depuis 10 ans ; RDC : plus de 120 millions depuis 10 ans ; Somalie, plus de 220 millions depuis dix ans).

Le PKO est aussi le principal budget pour les programmes de lutte contre le terrorisme administrés par le département d’Etat (Department of State ou DoS), en particulier TSCTP (Trans-Sahara) et PREACT (Afrique de l’Est), qui reçoivent respectivement environ 20 et 10 millions de dollars annuels. Ces programmes sont mis en œuvre par AFRICOM (pour d’autres éléments sur ces programmes, voir ici).

Enfin, il faut citer les programmes suivants : Africa Maritime Security Initiative (AMSI), Africa Conflict Stabilization and Border Security (ACSBS, ce dernier avant tout pour la lutte contre la LRA jusqu’en 2012) ; et Africa Military Education Program (AMEP), dont l’objectif est la professionnalisation des armées africaines.

A suivre : Les programmes administrés par le Pentagone

[1] Sources : documents et rapports du service de recherche du Congrès (CRS) ; requêtes budgétaires DoD, DoS (OMB) ; site Security Assistance Monitor ; site DSCA

2 réflexions sur “L’aide militaire, composante croissante de la politique africaine des Etats-Unis

  1. Pingback: Le Pentagone, acteur-clé de la politique américaine en Afrique | Froggy Bottom

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