Une période trouble pour la démocratie américaine, que Trump ou Clinton entre à la Maison Blanche

Que Trump ou Clinton entre à la Maison Blanche, on peut craindre une période trouble pour la démocratie américaine.

Le 8 novembre, les Américains ne choisiront pas seulement leur prochain président mais voteront également pour élire leurs représentants au Congrès et dans de multiples élections locales (gouverneurs, juges, législatures des Etats, référendums locaux…).

Dans un entretien au magazine Réforme (reproduit ci-dessous), je reviens sur les enjeux majeurs des autres élections américaines du 8 novembre, en particulier au Congrès, et leurs conséquences sur la prochaine administration, qu’il s’agisse d’un président Trump ou d’une présidente Clinton, alors que le pays n’a jamais été aussi divisé depuis la guerre de Sécession.

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À moins d’une semaine du scrutin présidentiel, quelle est selon vous la clef du succès pour Hillary Clinton ou Donald Trump ?

La participation, nettement. Pour la candidate démocrate, l’objectif est de réussir à mobiliser son camp autant que l’avait fait Barack Obama en 2008 et 2012. Depuis plusieurs mois, sa machine de campagne a fait de cette question son objectif prioritaire, en allant chercher les gens chez eux pour les convaincre d’aller voter.

Donald Trump, lui, aurait plus à gagner d’une faible participation, pour peu qu’il parvienne à mobiliser sa base, l’électorat populaire blanc. Selon une étude récente de l’Institut français des relations internationales (Ifri), ce dernier représentait 36 % du corps électoral en 2012. Si la participation est forte, cet électorat ne suffit plus à élire un candidat à lui tout seul.

Du fait de l’impopularité d’Hillary Clinton, Donald Trump aurait sans doute pu l’emporter si, après avoir remporté l’investiture républicaine, il avait recentré son discours. Mais il n’en a rien fait et multiplié les propos injurieux, racistes et misogynes, ce qui a fini par le desservir.

La campagne présidentielle a été marquée par une grande violence verbale. Comment l’expliquer ?

De nombreux observateurs estiment que le niveau de polarisation de la vie politique est inédit depuis la guerre de Sécession, dans les années 1860. Au Congrès, les élus démocrates et républicains sont à couteaux tirés. Cette polarisation est telle qu’un média comme Fox, qui était il y a quelques années encore à la pointe du mouvement conservateur, est aujourd’hui considéré par les partisans de Donald Trump comme un média mainstream, c’est-à-dire « grand public », favorable au « système » en place. On constate, de part et d’autre, l’émergence de sphères médiatiques parallèles, qui s’appuient fortement sur les réseaux sociaux et qui confortent chacun dans ses opinions.

La démocratie américaine est-elle menacée ?

À force de déclarer à longueur de journée que le système américain est « truqué », on peut se demander si Donald Trump ne joue pas avec le feu. Il a en outre encouragé ses partisans qui avaient déjà voté par courrier à également voter en personne. Du fait de sa rhétorique et de la polarisation de la vie politique, si le résultat des urnes n’est pas clair au lendemain du vote, s’il faut recompter les bulletins, on peut craindre une période trouble pour la démocratie américaine.

Cela dit, quand bien même Hillary Clinton serait élue, ce qui est probable, une bonne partie de la population américaine restera convaincue qu’elle est une menteuse pathologique, une politicienne cynique à qui on ne peut faire confiance. Autre source d’inquiétude, la parole raciste tend à se libérer dans le pays.

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Lors de la primaire démocrate, le sénateur Bernie Sanders a incarné l’émergence d’une gauche « socialiste ». Donald Trump, lui, se veut le défenseur du peuple contre les élites. La politique américaine suivrait-elle l’exemple des pays européens ?

La tradition populiste est ancienne et puissante aux États-Unis. Dans les années 1960, l’historien Richard Hofstadter pointait du doigt un « style paranoïaque » dans la vie politique américaine, un style qui s’exprime notamment par l’hostilité à l’État et par la défiance vis-à-vis de l’establishment.

Dans l’électorat de Donald Trump, on retrouve également une forte dimension identitaire, celle de l’inquiétude d’une partie de la population blanche, qui par ailleurs ne sera bientôt plus majoritaire dans le pays, et se sent méprisée, abandonnée. Le retour du populisme est enfin lié, comme en Europe, aux effets de la mondialisation économique et aux laissés-pour-compte qu’elle abandonne sur son chemin.

La popularité de Bernie Sanders, qui se réclame du socialisme, a pris tout le monde de court tant ce mot tenait jusque-là de l’insulte aux États-Unis. Mais l’aggravation des inégalités sociales, qui n’a pas vraiment été interrompue par les deux mandats de Barack Obama, a entraîné l’idée de plus en plus partagée que le « rêve américain » avait vécu, que l’État devait jouer un rôle accru dans l’économie. Le centre de gravité du parti démocrate, ce n’est pas anodin, se déplace vers la gauche.

Le 8 novembre sera déterminant pour la composition du Congrès, aux mains aujourd’hui des républicains…

Il sera bien difficile pour les démocrates de reconquérir la Chambre des représentants, l’équivalent de notre Assemblée nationale. La Constitution prévoit de redécouper tous les dix ans ses circonscriptions, en fonction du dernier recensement. Ce découpage est effectué au niveau de chaque État fédéré, en vertu d’un accord entre le gouverneur et le parlement local.

Or, la majorité des gouverneurs sont républicains, tout comme la majorité des parlements locaux. Le redécoupage des circonscriptions électorales, de ce fait, leur est favorable, et taillé de sorte à désavantager les démocrates.

Il en va différemment au Sénat, qui est renouvelé par tiers tous les six ans. Cette année, on compte plus de sénateurs sortants républicains que démocrates. Ces derniers ont donc tout à gagner. L’enjeu est fondamental, car ce sont les sénateurs qui confirment les nominations présidentielles, que ce soit à la Cour suprême ou dans les administrations. Si le Sénat reste aux mains des républicains, ceux-ci pourront poursuivre leur politique d’obstruction systématique qu’ils mènent depuis 2009 face à Barack Obama.

Ce 8 novembre est également essentiel pour l’avenir de la Cour suprême. Avec des implications importantes pour la vie politique américaine…

La Cour suprême, qui incarne le pouvoir judiciaire, est un acteur politique majeur dans le pays. Ses rôles sont de résoudre les différends entre États fédérés, de garantir l’application uniforme du droit fédéral, et de faire respecter la Constitution fédérale. Depuis 1869, elle compte neuf juges, nommés à vie.

Les grandes évolutions politiques du pays depuis la Seconde Guerre mondiale (lutte pour les droits civils, déségrégation, droit à l’avortement, etc.), ont été initiées ou entérinées par la Cour suprême. Depuis les années 1980, en revanche, la Cour penche vers le conservatisme : en 2010, l’un de ses arrêts a ainsi permis de déplafonner les dépenses de campagne.

Le juge conservateur Antonin Scalia est décédé en février 2016. Depuis, les républicains, qui contrôlent le Sénat, ont refusé de considérer toute nouvelle candidature de juge proposée par Barack Obama. Ces dernières semaines, un nombre croissant d’élus républicains arguent qu’il n’est écrit nulle part dans la Constitution que la Cour doit être constituée de neuf juges. C’est une façon, en cas d’élection d’Hillary Clinton, de poursuivre leur stratégie d’obstruction : les quatre juges conservateurs s’opposeraient aux quatre juges progressistes et aucun arrêt ne serait rendu.

Ce serait finalement un aboutissement logique de cette polarisation qui a fini par paralyser la vie politique du pays. Nous sommes bel et bien dans une période de crise du système politique américain.

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Propos recueillis par Louis Fraysse

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