La crise ukrainienne vue de Washington

Plusieurs éditorialistes et commentateurs considèrent l’Ukraine comme l’une des plus graves (voire la plus grave) crises de politique étrangère de la présidence Obama. Cet article du New York Times en témoigne, qui souligne que par rapport à d’autres crises comme la Syrie, la Libye ou encore l’Egypte, la crise ukrainienne présente à Obama des défis plus marqués et des conséquences plus graves. Or ce qui complique la donne pour le président c’est que, lors de ces précédentes crises, la classe politique américaine était profondément divisée, y compris au sein de chaque parti, ce qui lui laissait davantage de latitude d’action. Rien de tel cette fois.

TOPSHOTS-UKRAINE-UNREST-POLITICS-RUSSIA

L’Ukraine et la politique étrangère d’Obama

La crise ukrainienne rassemble en effet en un cocktail détonnant outre-Atlantique à la fois des citoyens manifestant pour la démocratie et la liberté, et le vieil ennemi russe, sans islamistes venant compliquer l’équation, le tout au cœur de l’Europe – dont la stabilité demeure, malgré le pivot vers l’Asie, une préoccupation pour Washington. Bref, les réactions intérieures américaines présentent jusqu’ici un front relativement uni, qui incite Obama à répondre plus fermement qu’il ne l’a fait jusqu’à présent.

Or l’Ukraine est aussi un échec pour la « doctrine Obama de responsabilité », ou responsabilisation, des alliés (« responsibility doctrine », voir cet article du Washington Quarterly, revue du CSIS, sur les principales caractéristiques de cette « doctrine » Obama), qui avait conduit Washington depuis deux ans à laisser aux Européens le leadership sur l’Ukraine, comme l’explique ce récit détaillé des négociations en coulisses de ces derniers mois. Pour Obama en effet, l’Ukraine était une crise à gérer plus qu’une opportunité à saisir pour promouvoir la démocratie et élargir le camp occidental, comme le rappelle cet article du NYT qui contraste les approches Obama et Bush. Mais Washington a négligé l’importance des divisions européennes et l’absence d’une véritable politique orientale de l’UE. La crise ukrainienne marque aussi en ce sens les limites de l’approche Obama, qu’on l’appelle doctrine de responsabilité ou leadership from behind.

Pour autant, tout n’est pas de la faute des Européens, mais vient aussi d’un défaut d’analyse côté américain : les Etats-Unis ont clairement toujours du mal à comprendre la Russie et Poutine (« nous croyons à notre analyse selon laquelle le monde a changé. Mais pour le gouvernement russe il n’a pas changé »). Et en effet, ces propos du secrétaire d’Etat John Kerry en témoignent : « les actions de la Russie en Ukraine relèvent d’un comportement du 19e siècle alors que nous sommes au 21e siècle » – caractérisation qui n’apporte pas grand-chose à l’analyse de la situation. Plus largement, l’analyse côté américain est aussi victime de la polarisation politique, puisque le débat se concentre encore pour l’essentiel sur « la faiblesse du leadership d’Obama » et « le retrait américain de la scène internationale » considérés comme les motifs essentiels de cette crise. Peu de commentateurs s’interrogent sérieusement sur la vision du monde russe, ou encore l’enjeu essentiel de cette crise sur la place de l’Europe pour les Etats-Unis aujourd’hui (et réciproquement).

Là-dessus, Washington pâtit également de ses dysfonctionnements actuels, puisqu’en raison d’un timing désastreux il n’y a pas d’ambassadeur américain à Moscou depuis déjà plusieurs semaines, l’ancien ambassadeur Michael McFaul ayant quitté son poste au début de l’année après deux ans mouvementés (or McFaul, ancien du conseil de Sécurité nationale de Obama I était par ailleurs aussi l’un des conseillers les plus favorable à une politique activiste pro-démocratie). Son successeur attend depuis juillet dernier sa confirmation par le Sénat.

Touché coulé

Les réactions au Congrès

Il s’agit ici d’un instantané provisoire car le débat commence juste au Congrès avec la première audition et le premier vote jeudi 6 mars – d’autres votes devraient suivre la semaine prochaine.

On notera d’abord un aspect remarquable par les temps actuels, la volonté affichée des républicains de la Chambre et du Sénat de coopérer étroitement avec l’administration Obama sur le dossier ukrainien.

Cela ne les empêche pas de critiquer vertement le Président par ailleurs, et d’imputer la crise ukrainienne à sa gestion de la politique étrangère, point déjà évoqué ci-dessus (faiblesse et absence de leadership). On lira cette analyse de l’American Enterprise Institute qui résume parfaitement l’argumentaire côté républicain sur l’Ukraine (« la faiblesse d’Obama a invité les Russes à agir ainsi »). Le fait qu’Obama ait menacé qu’« il y aurait des coûts pour toute intervention militaire en Ukraine » le vendredi 28 février alors même que les Russes entamaient leurs manœuvres en Crimée n’a évidemment pas arrangé les choses. Mais il reste pour l’instant une convergence des vues entre républicains et démocrates au Congrès, ce qui n’est pas si fréquent et explique aussi la rapidité avec laquelle Obama a publié un décret (Executive Order du 6 mars) de sanctions visant la Russie.

La Chambre a déjà rédigé un projet de résolution (« Condemning the violation of Ukrainian sovereignty, independence, and territorial integrity by military forces of the Russian Federation ») sur l’Ukraine, dont le texte peut être trouvé ici et qui devrait être soumis au vote prochainement. Elle a par ailleurs voté jeudi 6 mars une loi d’aide à l’Ukraine par 385 voix contre 23.

Seule nuance : pour les démocrates, Poutine est un problème, épineux parfois, pénible toujours, mais que l’on peut gérer ; pour les républicains (à l’exception des libertariens tendance Rand Paul isolationnistes que l’on a peu entendus jusqu’à présent), c’est une menace, à laquelle il faut répondre – on retrouve ce que le candidat républicain Mitt Romney exprimait pendant la campagne présidentielle de 2012 avec son « la Russie est l’ennemi géopolitique numéro Un des Etats-Unis ». Pour preuve (côté démocrate), la nouvelle QDR du Pentagone (revue quadriennale de défense) rendue publique le 4 mars n’accorde qu’un paragraphe à la Russie (mentionnée une fois, contre 46 fois pour le mot « cyber », par exemple).

Les principaux enjeux : énergie, transatlantique, OTAN

Pour mémoire d’abord, Steve Pifer de la Brookings, également ancien ambassadeur américain en Ukraine ayant participé aux négociations du mémorandum de Budapest (Ukraine Memorandum on Security Assurances) sur les frontières de l’Ukraine signé en 1994 entre Etats-Unis , Royaume-Uni, Ukraine et Russie, rappelle les circonstances de la négociation de cet accord politique, liées à la dénucléarisation de l’Ukraine. Pour lui l’accord doit être défendu par Washington et Londres, même si ce n’est pas par la force. La Russie « doit être confrontée à des conséquences pour sa violation de l’accord ».

Au-delà, deux enjeux principaux sont soulignés dans les analyses : la dimension énergétique et l’impact sur la relation transatlantique et l’OTAN.

Plusieurs experts plaident en effet pour utiliser l’arme énergétique de manière stratégique, ainsi le président du Council on Foreign Relations Richard Haass qui explique que « la révolution énergétique nous donne des possibilités que nous n’avions pas il y a quelques années, nous devons explorer leur utilisation », argument défendu aussi par le speaker de la Chambre John Boehner (également parce que les républicains sont favorables à la levée des restrictions à l’export du gaz américain). On notera cependant que cet effort est déjà largement en cours sous la houlette du Bureau des ressources énergétiques du département d’Etat (State Department’s Bureau of Energy Resources), créé par Hillary Clinton en 2011 et dirigé justement par un ancien ambassadeur américain en Ukraine. Mais les terminaux pour exporter le gaz naturel liquéfié sont encore en construction, et le premier ne sera terminé qu’à la fin 2015, les autres en 2017. Enfin, d’autres obstacles tempèrent tout optimisme démesuré quant à l’efficacité de l’énergétique, comme le souligne cette étude du CFR.

Protesters playing Chess

Enfin, plusieurs analystes s’interrogent sur l’effet de cette crise sur la relation transatlantique et l’OTAN.

Ainsi cette analyse du Carnegie espère un « reset » transatlantique mais parle beaucoup plus de la Russie et des Etats-Unis que des intérêts des Européens. Or pour les experts du CNAS, si l’unité transatlantique est cruciale sur ce dossier, « elle est bien mince ». Foreign Policy évoque un décalage transatlantique manifeste par les solutions privilégiées, bâtons côté américain, carottes pour l’UE.

Plus largement, la crise ukrainienne semble avoir réveillé outre-Atlantique la réflexion sur l’avenir de l’OTAN. Ainsi pour James Goldgeier, président de l’American University à Washington et ancien de l’administration Clinton où il a œuvré à l’élargissement de l’OTAN des années 1990 (voir son livre Not Whether But When: The U.S. Decision to Enlarge NATO), la crise ukrainienne répond à la question de l’avenir de l’OTAN. Pour Goldgeier en effet, cette crise confirme l’intérêt à intégrer les pays d’Europe centrale et orientale à l’OTAN, seule garantie à la stabilité du continent européen. Le sommet de l’Alliance prévu en septembre prochain (premier sommet « post-Afghanistan ») n’aura pas besoin de prouver la valeur de l’Alliance, mais exigera que « l’OTAN identifie une solution à l’insécurité européenne ». Ces propos semblent renforcés par ceux du chef de l’OTAN, qui a parlé à propos de l’action russe en Crimée de menace à la paix et la sécurité en Europe.

Si Goldgeier ne va pas jusqu’à exiger l’intégration de l’Ukraine (et de la Géorgie etc.) à l’OTAN, d’autres ne prennent pas ces précautions, en particulier au Congrès où les partisans républicains d’une reprise de l’élargissement de l’OTAN à l’Est ont fait entendre leur voix, à commencer par le sénateur Marco Rubio. La figure montante du parti républicain, également prétendant pour la présidentielle 2016, considère que le « gel de l’expansion de l’OTAN à l’Est doit prendre fin ».

A l’inverse d’un Kissinger, auteur d’un éditorial très intéressant, intelligent et mesuré, dans le Washington Post, qui affirme avec force que  « l’Ukraine ne doit pas rejoindre l’OTAN ».

2 réflexions sur “La crise ukrainienne vue de Washington

  1. Pingback: La mise à l’épreuve ukrainienne | Conflictualités et médiations

  2. Pingback: L’inaction est aussi une politique | Froggy Bottom

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s